Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 16 novembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (9)

 

 

Jeudi 21 avril 2016 (le soir, à l'hôtel Amaya Hills de Kandy)

 

 

Est-il des pays plus colorés que d’autres ? Il me semble qu’il faudrait plutôt parler d’époques que de lieux. La fin du Moyen Âge français était une véritable fête de la couleur ; les cathédrales peintes, les statues polychromes, nous ne les verrons jamais plus telles qu’elles furent, merveilleusement ; et les vêtements, les étoffes ! Je voudrais que nos princes d’aujourd’hui (et qui le sont si peu, princes) fussent vêtus comme Jean de Berry ou Charles d’Orléans (et même comme les roturiers d’alors, car seule la qualité du tissu différait, non sa couleur), de rouge, de bleu, de sinople et d’or, pour parler comme dans l’héraldique. Au Sri Lanka, aujourd’hui, une chose frappe immédiatement : ce monde est plus coloré que le nôtre, dans notre temps. Les vêtements, les linges, les drapeaux, les innombrables fanions des temples, tous les objets même sont comme ces fruits qui s’étalent partout dans ces milliers d’échoppes le long des routes et des rues : rouge vif, vert éclatant, jaune étincelant, orange rutilant – et ces bleus, ces violets, ces beaux marrons clairs des tissus et des murs, et encore ces blancs immaculés des tenues des pèlerins…

Une culture qui met en avant la couleur a peut-être davantage conscience du noir et du gris : elle appelle davantage la lumière. J’aime d’amour et d’admiration l’austérité cistercienne ; cependant j’ai toujours eu un vif penchant pour le gothique, surtout pour ses voûtes jadis peintes et ses vitraux ; et je vais plus volontiers vers Suger que vers Bernard de Clairvaux. Ici aussi, au Sri Lanka, c’est une sorte de théologie de la Lumière qui est à l’œuvre – un véritable amour de ce qui recouvre de couleurs le monde.

 

[...]

 

***

 

Le Sri Lanka est beaucoup moins sale que je l’avais craint : bien sûr la voirie n’est pas comparable à la nôtre, mais il n’est pas question ici des épouvantables conditions d’hygiène qui s’observent (ai-je lu, et remarque-t-on dans les reportages télévisés que j’ai vus) dans certaines villes de l’Inde voisine. Poussières, déchets alimentaires, et les inévitables objets en matière plastique abandonnés ça et là ; sauf pour la poussière (abondante ici), on n’est finalement pas si loin d’un jour de marché, en France, ni même de certaines rues…

La pauvreté s’y montre digne.

(Je n’oublie pas toutefois les (nombreux) clochards, silènes et mendiants de ce pays : eux sont vraiment dans une misère noire, affligés souvent d’une horrible infirmité, et certains dorment nus sur les trottoirs de terre battue – une autre misère, relative évidemment, est celle de mes mots devant eux. Je me souviens d’un poème mien.)

 

***

 

D'une manière générale les sites du passé sont bien administrés : pas de panneaux didactiques envahissants, collés sur les murs ou fichés à terre devant un monument, nul cordon de protection hideux, etc., de sorte que rien ou presque n’est défiguré.

 

***

 

Pour se saluer, on joint ses mains et l’on s’incline légèrement – la poignée de mains occidentale, qui a sa noblesse et sa signification, n’a pas cours ; Paul Celan n’aurait pu écrire, ici : « Je ne vois pas de différence entre une poignée de main et un poème » ! Je salue désormais mes interlocuteurs et les gens que je rencontre les mains jointes : ce geste n’est-il pas lui aussi quelque poème ?

 

(...)

 

 

 

mardi, 15 novembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (8)

 

 

Jeudi 21 avril 2016 (en voiture) [suite]

 

 

Nous avons traversé rapidement quelques villes et villages, en direction de la ville de Kandy. À Matale, à bord de la voiture, j’ai fait un petit film qui montre les rues de la ville, et s’achève très heureusement, alors je ne l’avais pas du tout prévu, sur l’image d’un temple hindouiste très coloré, que j’ai seulement pris en photographie de l’extérieur sans le visiter ; nous sommes un peu pressés par le temps.

 

***

 

Ces chiens errants qu’on voit partout, allongés sur les trottoirs ou déambulant mollement, je les prenais pour des animaux abandonnés à leur sort – cependant j’apprends qu’ils ne sont nullement abandonnés, mais seulement, dans la journée, laissés en liberté dans les rues par leurs maîtres qui les y viennent chercher le soir venu.

 

(...)

 

 

 

lundi, 07 novembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (7)

 

 

Jeudi 21 avril 2016 (en voiture)

 

 

Le bruit des rues passantes, ici… Même à Paris je n’ai jamais entendu tel concert permanent de klaxons – au point que le boulevard Diderot, où j’ai l’habitude d’écrire sur les terrasses des brasseries, me paraîtra sans doute un havre de calme et de douceur à côté de ces rues bruyantes, populeuses, où les camionnettes, les voitures, les tuk-tuk (ces tricycles à moteur servant de taxi) innombrables s’avancent, foncent, se côtoient et se doublent dans un tohu-bohu ininterrompu (au point que je me demande comment nous n’avons pas eu encore d’accident, ne serait-ce qu’un accrochage).

La ville sri-lankaise : un joyeux, un exubérant désordre – un chaos souriant !

 

***

 

À Dambulla, dans la ville moderne, étonne un édifice tout récemment construit (en 2000), le Temple d’Or, où un Bouddha gigantesque, entièrement doré, faisant de ses mains le « geste de l’enseignement » (la « mise en route de la roue de la loi »), domine un bâtiment flanqué d’une porte figurant une face (celle d’un tigre ? d’un dragon ?) à la gueule démesurément ouverte. Le tout présente un caractère certes un peu « kitsch » ! Mais ce n’est pas le cas du plus vieux sanctuaire rupestre bouddhiste du pays, qui se trouve non loin, et vers lequel je me rends en compagnie de dizaines de singes qui bondissent un peu partout : le sanctuaire est un grand ensemble de grottes, décorées aux Ier, XVe et XVIIIe siècles, lesquelles abritent de très nombreuses images peintes ou sculptées du Bouddha, ainsi que quelques images de rois ou de divinités hindous. Les voûtes, les parois sont entièrement peintes ; le sol est carrelé de sortes de tomettes rouges. Et partout, contigües les unes aux autres, ces statues fascinantes au regard impassible. Je fus muet d’admiration, et maintenant encore je sens ma plume défaillir. Le Nombre est une sensation dans ces lieux.

 

***

 

Le respect des coutumes et des mœurs qu’il me semble naturel de montrer ici (se déchausser aux abords des temples et des stupas, n’y pas montrer ses genoux, et dans l’ensemble y avoir une tenue correcte (et blanche), etc.) me fait penser que sa civilisation est pour ce pays une évidence. Nous sommes priés aimablement mais sans concession à la respecter. C’est un miroir éloquent. (Qui a envie de respecter et d’admirer une civilisation qui se montre indifférente au dédain qu’on affiche à son égard, ou le tolère ?...)

 

***

 

Au Sri Lanka il y a des dieux – comme partout : mais ici chacun le sait. Le sacré parle, le divin agit. Le proche est mystérieux. Le lointain n’est pas inaccessible…

 

(...)

 

 

 

 

mardi, 25 octobre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (6)

 

 

Mercredi 20 avril 2016 (le soir) [suite]

 

 

J’ai feuilleté quelques siècles en arrivant à Polonnaruwa – c’est encore un très grand site, peut-être de la taille de la ville sainte d’Anurâdhapura. Des ruines du palais royal du XIIe siècle [construit par le roi Parakramabahu le Grand (1123–1186)] sont remarquables l’ancienne salle d’audience ornée de gracieux bas-reliefs (hélas très abîmés, rongés par les mousses et l'humidité), les vestiges du palais lui-même et les temples et les stupas qui l’entourent, où siègent des bouddhas de pierre magnifiques, qui nous regardent, ou plutôt nous traversent de leurs regards. Il y a aussi un temple dédié à Shiva. Dans une sorte de clairière, le site dit de Gal Vahariya, une succession de trois bouddhas sculptés, de grande dimension, accolés à une petite paroi, est splendide ; le premier médite, assis ; le deuxième est debout, les bras croisés, dans l'attitude de l'illumination ; le troisième, allongé, a atteint le parinirvâna, le nirvâna parfait, ineffable.

 

***

 

Le sentiment éclatant, ici, de la nudité des animaux.

 

***

 

Sont prohibés, au Sri Lanka, ces ridicules autoportraits que l’on nomme selfies (même en France !) faits en compagnie d’une statue ou d’une image du Bouddha ; et pourtant, quelques touristes transgressent cette interdiction, qui se font heureusement vertement réprimer ; N. [le guide qui m’accompagne] fait même effacer cette image sacrilège de l’appareil photographique de l’un de ces touristes, pris en flagrant délit de sottise et d’irrespect.

 

***

 

Curieusement, cette touffeur qui ne cesse pas et qui m’étourdit parfois semble dans le même temps me protéger de toutes les maladies du monde, de toute son hostilité – comme si le corps n’avait plus peur, derrière l’invincible écu de la chaleur… Je suis dans une forme réellement éblouissante, j’ai l’impression de danser, toujours !

 

***

 

On attribue au lieu ce qu’on oublie bien souvent d’attribuer au temps (à l’instant, au moment) : l’unicité – celle de notre présence ici, dans cette ville-là, dans ce pays-ci, tandis que nous sommes aussi dans ce temps-là – pour jamais, une seule fois, notre présence dans l’instant qui ne reviendra pas.

 

(...)

 

 

 

dimanche, 16 octobre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (5)

 

 

Mercredi 20 avril 2016 (le soir)

 

 

N., le très aimable et efficace guide qui m’accompagne, est un homme pieux, sans affectation. Lorsqu’il en a l’occasion, il sort de la voiture, joint ses mains devant l’un de ces innombrables bouddhas qui ouvrent finement les yeux le long des routes et des chemins, et il récite quelque prière courte. Il est très disert sur le bouddhisme qu’il pratique (il s’agit du bouddhisme theravada) et sur sa civilisation en général, et j’ai beaucoup de plaisir à l’écouter. Son français est correct, d’autant qu’il y a un abîme entre sa langue et la nôtre (pour ma part, je me sens vraiment pauvre, face à lui, de ne comprendre pas un mot ou presque de la sienne) ; son amour de la culture française est très touchant ; il a sur lui un carnet où il note quelques mots français, que je lui corrige volontiers. Il a trente-sept ans ; il était auparavant conducteur de tuk-tuk, à Kandy, et il est fier d’être désormais guide pour des touristes français. Il n’est jamais encore allé en France. Paris le fait rêver…

 

***

 

Extraordinaire Rocher du Lion, à Sigirîya : la forteresse et le palais construits par le roi Kassapa [, roi de 477 à 495 – ajout, tandis que je recopie ces notes], au Ve siècle, se trouvent tout en haut de cette étrange montagne à la forme d’enclume (mais ce n’est pas tout fait cela) ; j’ai traversé les ruines d’anciens jardins, lesquels se succédaient jadis en jardins d’eaux, jardins de pierres et jardins de terrasses jusqu’au palais, auquel on accède par les quelque 1 200 marches d’un escalier étroit et vertigineux, posé à même les parois, où toute une foule monte de concert et en descend dans le même temps, créant parfois des embouteillages. Une grotte, qui se visite le temps d’une halte le long de la paroi, laisse voir d’admirables peintures, hélas bien abîmées, datant du Ve siècle et représentant des « demoiselles » élégantes, sans doute des servantes et des danseuses royales, toutes très belles – mais on ne peut pas les photographier. Je passe auprès d’énormes nids de frelons qui pendent sur les parois, de monstrueuses grappes sombres inquiétantes, et dont le bruit est assourdissant, incroyable ; il ne faut pas faire de bruit, c’est là le seul risque de précipiter sur nous quelque essaim vengeur ; évidemment, quelques touristes parlent tout de même à voix haute et s’interpellent à tort et à travers (inénarrable sottise de l’attitude de certains, lorsqu’ils se trouvent en pays étranger !) ; mais je parviens sans mal (ou presque…) au sommet. Auparavant j’ai vu les vestiges de l’entrée du palais qui se trouve encore plus haut, au-delà des dernières marches le long d’une dernière paroi : les énormes pattes mutilées d’un lion de pierre sombre.

Vue sur le ciel, vue sur un lac et des montagnes, vue, dirait-on, sur le pays et même le monde tout entier ! Le site est d’un bel ocre rouge, la terre battue, les pierres semblent mêler leurs couleurs respectives. Ce sont là des ruines presque arasées, mais quel palais ce devait être, quelle splendeur ! On dirait que se dressa là l’un des palais imaginés par Gustave Moreau, avec ses colonnes et ses ors, ses degrés, ses hauts plafonds, ses statues, ses détails luxuriants et compliqués. Là une piscine immense, que surplombe encore le trône du roi ; ici des marches vers des salles effondrées, que l’on devine avoir été de purs rêves de pierre où glissaient des personnages aux vêtements éclatants.

 

(...)

 

 

 

 

mercredi, 12 octobre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (4)

 

 

Mardi 19 avril 2016 [suite] (avant de dormir)

 

Pouvoir regarder la France avec les yeux que j’ai ici…

 

***

 

Ce n’est plus (ou pas tant) de fuir, là-bas fuir, qu’il est question, mais de retrouver – de trouver ce qui fut oublié.

 

***

 

Il m’est impossible de tout noter, car j’ai encore visité aujourd’hui la petite ville d’Avukana, et plus particulièrement le monastère, encore en activité (il y a parmi les moines de très jeunes garçons, qui offrent le thé à chacun des visiteurs, thé accompagné de petits fragments de gâteaux à la noix de coco), un monastère qui abrite une gigantesque statue de Bouddha (elle fait un geste de bénédiction), de 12 mètres de haut et très belle – malheureusement le temps s’est couvert soudain, et je n’ai pas pu en faire de satisfaisantes photographies. Les autorités ont recouvert la statue d’un disgracieux toit de tôle grise soutenu par de gigantesques piliers – c’est bien dommage, mais c’est sans doute la rançon d’une meilleure conservation… Avant d’arriver là, j’ai vu un lac, et un immense champ de cocotiers – j’eusse aimé m’abriter de la chaleur sous leurs ombres bienfaisantes, même au risque de recevoir une noix de coco sur la tête !

Tout carnet de notes ne peut qu’être lacunaire (celui-ci l’est grandement, hélas ! Il me faudrait des soirées de dix heures), et je m’arrêterai là pour cette nuit – mes photographies prendront le relai, lorsque je les légenderai ; elles sont le trésor de mes regards interrompus.

 

(...)

 

 

 

jeudi, 06 octobre 2016

Regard sur un regard passé

 

 

 

Je reste assez insatisfait de quelques-unes de mes photographies du Sri Lanka : certaines sont déséquilibrées, maladroitement cadrées. Tant pis ! J'en livre tout de même sur ces pages virtuelles.

Toute photographie dit beaucoup de son photographe (de son histoire, de ses goûts, de ses désirs), mais on néglige souvent d'envisager les moments de ces images, et le corps même du photographe : il faut m'imaginer, derrière chacune d'elles, les pieds nus sur ces dalles brûlantes dont j'ai parlé, ou bien accablé de chaleur, ou encore bousculé par la foule et la marche. Je n'oublie pas non plus que je fus parfois si ému devant ce que je voyais que je saisissais, presque sans le savoir, une image de façon fugitive, tout pressé que j'étais, non plus de photographier, mais de contempler.

 

 

 

mercredi, 28 septembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (3)

 

 

Mardi 19 avril 2016 [suite] (le soir)

 

Aux abords du temple de l’arbre de Bhô, à Anurâdhapura, avant d’avancer : sourd brusquement une odeur effroyable, immonde, une odeur de Géhenne, lourde, atrocement grasse et comme sucrée ; mais à peine tente-t-on de la fuir qu’un vent chaud apporte bienheureusement, qui se mêle à cette puanteur, un parfum mêlé de lotus, de nénuphars et d’encens, et qu’alors une main fraîche et douce vient traverser cette haleine jusqu’à notre visage. Il faut ôter ses chaussures avant d’entrer en ces lieux, et y marcher pieds nus.

 

***

 

La ville sacrée – qui est immense, passés les faubourgs et la ville moderne – comprend plusieurs monastères et stupas qui sont autant d’ensembles architecturaux ; les monastères sont plus ou moins en ruines, et désertés ; le premier ensemble que je visite est celui de l’arbre de Bhô, où un temple est consacré à ce figuier apporté par le Bouddha lui-même à Ceylan, il y a vingt-cinq siècles ; puis celui du stupa Ruvanvelisaya, et encore ceux de Thuparamaya, de Lankarama,  Abhayagiriya et Jetavana – autant de noms que je m’empresse de récrire après les avoir tout à l’heure griffonnés dans les marges de ce carnet. Le livre que j’ai lu avant de me rendre ici précisait qu’on parlait, au Sri Lanka, pour évoquer ces sanctuaires aux formes rondes surmontés d’une sorte de mât entouré d’une balustrade, de dagobas, tandis qu’en Inde les mêmes édifices se nomment stupas. Mais pas du tout : tout le monde parle ici de stupa ; dagoba n’est qu’un synonyme. On n’y peut pas entrer ; ils ont été scellés après qu’on eut placé dans leur cœur une relique sacrée, fragments du corps du Bouddha, objets lui ayant appartenu, copies de livres du canon bouddhique.

Il y a des stupas de toute taille ; les plus grands sont très impressionnants, des forces encastrées sur la terre ; en en faisant le tour, toujours pieds nus sur des esplanades circulaires de pierres brûlantes (de temps à autre on peut marcher, ou plutôt sautiller (!), sur de petits tapis sales et poussiéreux déposés ça et là, mais qui ne sont guère moins ardents), je ne me sens nullement écrasé – bien plutôt protégé : c’est qu’il émane de ces gigantesques immobilités une sérénité qui n’est nullement un rêve livresque ; une étonnante harmonie de lourdeur et d’élévation.

 

***

  

J’ai offert ma fleur de nénuphar près de l’arbre de Bhô à un Bouddha lointain et proche ; je suis venu là avec toute ma mélancolie, toute ma vie, tout mon chemin. Ce soir, j’ai encore la plante de mes pieds qui brûle doucement, elle me lance par à-coups, cela va passer. Sublimes dalles ! Humilité ! Couleurs ! Beauté ! Voix ! Chants ! Odeurs ! Poussière ! Sueur ! Soleil ! Et quelque vertige ! J’eusse voulu que ma peau fût plus bronzée, à cette occasion, pour me fondre encore dans la foule orante et chantante, pour que nul ne me remarquât glissant la tige de ma fleur parmi les innombrables autres – mais lorsque j’y pense, nul ne faisait réellement attention à moi, tout à l’heure, j’étais une ombre blanche dans ces vêtements blancs dont le guide m’avait recommandé de me vêtir pour venir là ; même le plus pauvre d’entre ces pèlerins est habillé dignement ; tous ces gens, les enfants, les femmes assises par terre dans la poussière et psalmodiant, les hommes adorant et déambulant, tous étaient bienveillants, et ne jetaient qu’un coup d’œil distrait vers mon visage ou mon appareil photographique ; j’aurais eu en horreur d’être pris pour un touriste seulement (même si je le suis, évidemment) ; et ils m’eussent vaguement méprisé si j’étais là venu (Dieu m’en garde !) en tee-shirt informe et bermuda (on ne doit pas laisser apparaître ses genoux) – ils auraient eu raison : ils sont fiers, eux, de leurs traditions, et calmement, et naturellement.

 

***

 

J’ai marché pieds nus sur des dalles brûlantes, vers un temple, un figuier et un autel… Déjà me manquent ce lieu et cette fleur de nénuphar, ce soir. Heureusement, je suis à l’hôtel, il n’y a pas d’esclaves baudelairiens avec des palmes mais quelque vent… Nous sommes passés de 40 à 32°C, c’est presque une fraîcheur ! Et la joie pure d’une douche… (Voilà une note que je trouverai sans doute ridicule lorsque je me relirai, à Paris, mais qu’importe !)

 

***

 

Dans le stupa Abhayagiriya repose une statue de Bouddha allongé, la tête posée sur un coussin et sur sa main, les pieds symétriquement joints – ce qui signifie qu’il s’agit du Bouddha mort, même si ses yeux sont à demi clos, tandis que, s’il est représenté les pieds joints mais l’un légèrement décalé par rapport à l’autre, il est seulement en train de dormir ou de se reposer. Contempler le Bouddha en sachant qu’il est mort… C’est comme s’il était là sans être là, il n’a laissé que sa trace, lui est dans l’éternité, ou plutôt, il a basculé dans l'anéantissement extatique… Et sa statue regarde le monde encore.

 

(...)

 

 

jeudi, 22 septembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (2)

 

 

 

Mardi 19 avril 2016 (le matin, en voiture)

 

Sur la route vers Anurâdhapura, je vois mille paysages, mille points de vue et j’aimerais tant m’y arrêter ; mais la voiture file, et il le faut, car la route est longue, toujours, semble-t-il, ici : il n’y a que des routes sinueuses, encombrées – nulle voie rapide. Je suis comme le voyageur d’un train qui profite des ralentissements pour saisir et « immortaliser » ses regards au gré du temps…

Rizières, montagnes au loin, rizières, rizières, rizières ; et dans les rizières, des hommes et des femmes qui travaillent dur, les pieds dans l’eau, sous l’œil de hérons blancs. Souvent nous traversons une sorte de jungle, où poussent des arbres immenses, des cocotiers (dont les fruits peuvent tomber à tout instant), des banians, des plantes que je ne sais pas nommer (mais en France également, si je reconnais les différences entre nombre de végétaux, je ne sais bien souvent leur donner un nom – c’est un vrai défaut).

Toujours cette chaleur intense, aqueuse, nouvelle, épouvantable pour moi, et qui devrait m’apprendre quelque chose (?) ; un martin-pêcheur le long de la route, lors d’une halte brève, adorable oiseau minuscule et fragile et si fort ! ; et encore ces monts lointains.

Des temples, des monastères bouddhistes, des autels, le long du chemin. Des statues rouges, blanches, dorées, incalculables, défilent devant mes yeux ; je n’ai du bouddhisme qu’une connaissance livresque, mais l’admiration livresque que j’en ai cède le pas à un enchantement profond : ces sites sont cet enchantement qu’il me faut approfondir.

 

(...)

 

 

mardi, 20 septembre 2016

Au Sri Lanka — Notes de carnet (1)

 

 

Lundi 18 avril 2016 (quatre heures du matin, en voiture)

 

Une chaleur intense, profonde, humide, l’haleine brutale d’un four encore accentuée par de gigantesques soufflets : cette première sensation de l’air du Sri Lanka, dès les premières heures du matin, à la sortie de l’aéroport, est une épreuve douceâtre et redoutable à la fois. La terre, les murs, chaque arbre, chaque caillou sont imprégnés de cette touffeur, de cette moiteur lourde.

Voyager presque un jour entier pour atteindre, de France, le cœur du Sri Lanka, c’est aujourd’hui si banal, semble-t-il, et cependant c’est immense ; les distances matérielles semblent abolies — non pas les distances mentales.

J’arrive au Sri Lanka dans sa nuit. Dans le petit véhicule (sans jeu de mots…) qui me conduit à l’hôtel, j’aperçois des formes sombres, des silhouettes de maisons minuscules, des tas de bois fantomatiques, des affiches, des pancartes illisibles (mais je devine ces élégantes lettres bouclées qui forment l’écriture de ce pays), des bouddhas éclairés dans des niches, et souvent une véritable jungle, des arbres inconnus. Après toutes ces heures de voyage, je suis épuisé ; mais je ne puis dormir ; je voudrais déjà tout voir, tout visiter.

Je suis au Sri Lanka, je suis au Sri Lanka, me dis-je ! L’étonnante émotion d’être là, d’être là si loin.

 

***

(Plus tard)

 

Au Sri Lanka le ciel est bleu… Qu’avais-je imaginé ? Que le ciel y serait vert, les nuages jaunes, les arbres bleus ? Tout cela n’a pas changé. Mais c’est l’air, c’est la lumière qui ont changé ; je n’avais jamais vu cette lumière à la fois pâle et violente, je n’avais jamais senti cet air épicé, lourd, avec je ne sais quoi de transpirant...

L’hôtel où je viens d’arriver est splendide. Je goûte très peu l’aventure, et je n’envisage le voyage que dans la perspective de quelque halte à l’hôtel, le soir. Des nuits à la belle étoile je n’aime que l’expression, et tout ce qui a trait au camping me fait horreur, avec son cortège de contraintes matérielles plus ignobles encore que celles qui nous affligent au quotidien. Je crois qu’aujourd’hui je suis dans l’un des plus beaux hôtels que j’ai jamais habités, avec celui de l’Impératrice Zita, à Lekeitio, dans le pays basque espagnol. Je me moque du luxe, bien souvent, il ne m’intéresse pas pour lui-même ; seul m’importe ce qui est rêveur et beau, et dans un hôtel un lit propre, une table, une chaise et de l’eau chaude me suffisent amplement – et la vue, les vues par la fenêtre ou sur les terrasses. Je préfère mille fois l’hôtel de Calais, au Tréport, à un palace. Le luxe, aujourd’hui, est bien souvent vulgaire, il est à l’image de ce que nous apercevons des appartements des milliardaires américains ou saoudiens : tapageur, clinquant ; une prétentieuse laideur dorée. Or cet hôtel est à la fois beau et luxueux ; tout ici est spacieux, aéré, lisse, lumineux. Au loin, par-delà l’immense piscine, s’élève le Rocher du Lion, à Sigirîya, l’une des anciennes capitales royales de Ceylan, fondée par le roi Kassapa au Ve siècle. Sur ce Rocher, j’ai lu que l’on peut voir les ruines d’une forteresse et d’un palais.

 

***

 

Il y a de petits écureuils innombrables qui se promènent dans le parc de l’hôtel ; j’entends des cris de paons, des cris de singes, des cris de bêtes que je ne connais pas ; je suis au cœur d’une véritable ménagerie !  

 

(...)