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jeudi, 21 mai 2015

D'un iconoclasme

 

 

 

Notre temps est peut-être celui d'un iconoclasme nouveau : la prolifération d'images de toute sorte, sans hiérarchie, vide et détruit à la fin toutes les images, et parmi elles les plus belles et les plus fécondes, entraînées dans une danse macabre où l'icône, où les visages, les paysages ne sont plus que les ombres d'eux-mêmes, ne sont plus que des moments vite remplacés, vite oubliés.

 

(C'est de la même façon qu'est ensevelie la parole du poème.)

 

 

 

jeudi, 14 mai 2015

Dans les années profondes

 

 

 

Tout à l'heure, tandis que, chez un bouquiniste, je flânais dans les rayonnages à la recherche de quelque ouvrage rare, je reconnus, parmi les dos par centaines, des titres de livres aimés ; mais ces livres, me sembla-t-il alors, je les lus dans une vie antérieure.

Autant mes premières lectures d'enfant, Les Trois Mousquetaires, Les Malheurs de Sophie, Le Capitaine Fracasse, résonnent toujours (comme éternellement) en moi, des livres tels que Les Travailleurs de la mer, les Mémoires d'Hadrien, Le Maître et Marguerite ou La Colère de l'Agneau, lectures d'adolescent ou de jeune homme, d'étudiant ou de jeune professeur, me semblent appartenir à plusieurs autres de mes vies, à plusieurs autres dans mon corps et mes yeux, selon quelque Passé comme rêvé, perdu, éclaté dans ces années que Baudelaire qualifia terriblement de profondes. Il me faudrait tout relire, toujours, mais alors ce serait dans cette vie, en mai de l'an de grâce 2015.

Oh oui, nos livres lus sont nos années, après que nous avons passé dans le temps.

 

 

 

lundi, 11 mai 2015

L'actualité politique

 

 

 

Louis XIV, auprès duquel Melchior de Polignac, ambassadeur et homme de lettres, avait sollicité « Marly, Sire », lui répondit : « Cela se peut ». Ainsi le courtisan vint à Marly.

Un jour, lors d'une promenade dans le lieu magnifique, le ciel était gris et humide. Le roi, s'adressant à son courtisan, daigna remarquer que l'habit de l'ambassadeur et homme de lettres ne le protégeait pas de la pluie qui tombait.

« Ce n'est rien, Sire, lui répondit Melchior de Polignac. La pluie de Marly ne mouille point. »

 

 

(D'après Saint-Simon.)

 

 

 

 

vendredi, 08 mai 2015

Le legs du collectionneur

 

 

 

 

Le musée Magnin, en l'hôtel Lantin, à Dijon, pourrait être le modèle du musée privé : si l'on excepte les cartouches plastifiés montés sur des tiges de métal ou abandonnés sur les meubles, assez disgracieux mais heureusement plutôt discrets, chaque pièce est élégante, intime et un peu hautaine à la fois, délicate et rationnelle, en un mot française, et forme une galerie de peinture dont chaque tableau est aimé, ornement pensif et profond des lambris et des miroirs, parmi les meubles rares et précieux. Le visiteur y flâne enchanté, d'autant qu'il n'y a presque personne (et s'il y a quelqu'un, c'est une personne qui observe et passe en silence). Ses pas qui font grincer le plancher ciré l'entraînent vers des vitrines et des murs où s'exposent des merveilles : voici un tout petit tableau d'Herri Met de Bles, un Silène en terre cuite du XVIIIe siècle, trois Georges Michel, parmi d'autres trésors. Il m'est apparu que, si j'avais été riche, si j'avais été prince, et si j'avais eu l'âme d'un collectionneur, j'eusse exactement procédé ainsi : acquérir un bel hôtel particulier, point trop grand, un peu secret, et calme, afin de vivre chaque jour parmi de belles choses, et les partager avec les visiteurs amoureux de ma demeure.

 

 

 

 

jeudi, 07 mai 2015

L'idéal

 

 

 

Qui dira que l'Internet n'est pas aussi, parfois, un pourvoyeur de rêves ? Un site, par exemple, nous apprend que ce château est à vendre.

 

 

 

 

mardi, 05 mai 2015

S'entretenir

 

 

 

Avec qui m’entretiendrais-je de la bibliothèque de Nag Hammadi ?

 

 

 

 

06:00 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

dimanche, 03 mai 2015

Chronique du mauvais temps (fragment)

 

 

 

 

Comme le mauvais temps est beau, en France, près de la mer ou à Paris ! Comme il est vaste et profond ! Le gris de l'air est aimable et attentif, redoublé parfois par la pluie qui scintille, vivace, heureuse d'être la pluie... Dire qu'il est des gens qui s'en vont à prix d'or sur des plages aveuglantes, sous un insipide ciel bleu ! Sans doute leur manque-t-il ce regard exercé qui fait voir du pigeon parisien les plumes délicatement nuancées que souligne le violet du collier, et du goéland argenté du Tréport la tunique blanche adoucie par le manteau couleur cendre... Et le gris du ciel ! Que dis-je, les gris de ce ciel, le gris pâle, presque timide, le gris qui rêve, le gris qui s'allierait au rose de Verlaine, le gris bleu sombre, le gris bleu doux, le gris inquiet, le gris grave et lourd, le gris menaçant, le gris persuasif, le gris obombré, le gris de poussière, le gris noir, le gris infini, le gris qui s'enfuit, les mille autres gris... Dire qu'en France, près de la mer ou à Paris, nous possédons tous les gris, et que si peu savent les voir et les chérir comme autant de beautés de ce monde !

 

 

 

 

 

14:13 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge | Tags : frédéric tison, note, gris | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

vendredi, 24 avril 2015

Pour mémoire

 
 
 
 
 
« Détaché de tout, je le suis moins que jamais de vous », écrivait le 6 octobre 1970 Charles de Gaulle à Pierre Jean Jouve. Qu'il soit inimaginable, hélas, que son actuel successeur à la tête de l'État français adresse une telle phrase à un poète contemporain explique probablement beaucoup de choses.

 
 
 
 

lundi, 16 mars 2015

L'orthographe honteuse

 

 

 

Sans doute l'orthographe relève-t-elle du champ de la honte si bien que l'on n'ose guère signaler quelque erreur à celui qui nous ferait lire, par exemple, un texte de sa composition qui en contiendrait.  Pour ma part, je corrige toute la journée des fautes de cette sorte, sur des brouillons d'adolescents : ces derniers m'en sont reconnaissants. J'aimerais qu'il fût possible de faire de même avec un adulte ; les fautes de grammaire et d'accord lui apparaîtraient, hélas, des plus humiliantes, si bien que j'ai désormais toujours quelque scrupule à signaler quoi que ce soit. C'est un tort, à mon sens ; je regrette pour ma part que, lorsqu'on s'en avise, l'on ne me signale (ou n'ose le faire ?) les fautes d'inattention (ou d'ignorance) que je puis commettre. À qui donc n'est-il jamais arrivé de commettre une faute, surtout s'il s'agit de la langue française, si complexe, minée de part en part et subtile ? Je parle, par exemple, des fautes qui ont pu se glisser dans les billets de ce blogue-ci, fautes dont je me suis rendu compte bien trop tard, mais aussi, j'y pense, d'un oubli de liaison dans la voix, celui dont je fus atteint, hélas, à trois reprises, lors de ma lecture publique et filmée à la bibliothèque de Belfort, en mars 2014 (épisode dont mon Lecteur retrouvera facilement la trace dans le tréfonds de ces pages virtuelles) : « Il faut h'avoir, il faut h'avoir, il faut h'avoir », répétai-je benoîtement tandis que mon microphone me trahissait et qu'une dame me demandait de parler plus haut — et ce ne fut pas là ma seule erreur de liaison ! L'enregistrement de mes fautes est définitif, dès lors mes fautes le sont autant ; tant pis ! Quant aux fautes écrites, je prie instamment mon cher Lecteur de me les pointer : je ne pourrai jamais que lui en savoir gré. Ainsi nous œuvrerons ensemble.

 

 

 

mardi, 10 mars 2015

Actualité française

 

 

 

Une maison d'édition française, qui prétend privilégier la poésie, écrit à ses correspondants, dont je fais partie : « Actu poésie! Plein d'animations sympas, des ateliers rewriting, et un super concert le vendredi 13 mars! », etc.

 

En deux phrases, nous lisons trois apocopes et familiarités, un anglicisme hideux, absolument inutile de surcroît, deux laides appositions (sans même que soit ici posée la question de l'« actualité » de la poésie...), deux fautes typographiques (les espaces absentes avant les points d'exclamation) et une faute de français (ce ravageur et enfantin plein de) ! Quant au mot concert, je doute qu'il s'agisse de la musique de Bach ou de celle de Ravel ; il eût fallu spectacle, mais n'éreintons pas davantage cette bouillie de mots. (Et j'oublie les « animations »...)

 

Le plus consternant est de constater que ce monstre sans grâce émane d'une maison qui édite des livres de poésie ; le poème se caractérise aussi par l'effort dans la langue, le souci de la précision, le rejet de la faute (si elle n'est pas "licence poétique", elle-même supposant une parfaite maîtrise des mots et de la syntaxe, toujours difficile, recommencée comme la mer) et, essentiellement, par la beauté. Face à cela, kantien en diable, que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Pour commencer, sans doute, connaître et distinguer cette laideur (la voir se répandre autour de nous), ensuite écrire ce petit billet qui la dénonce (ce qui est peu de chose, j'en conviens), espérer enfin que, d'îlots éperdus dont je suis, et amoureux de la langue française, puisse naître quelque archipel.