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mercredi, 10 mai 2017

D'une véritable et brûlante actualité

 

 

 

« Le poète de nos jours semble avoir écrit avec son sang : je ne jouerai pas le jeu que vous exigez ; je ne flatterai pas, je ne coïnciderai pas avec vous, ni par goûts ni par intérêts ordinaires ; je m’acharnerai à inventer quand vous ne voulez pas d’invention ; je porterai le message dont vous ne voulez rien entendre. Dès ce moment la situation de silence marque une défaite spirituelle plus générale.
Dès lors se produit sans doute la réaction des défenseurs de l’ordre ; leur silence, au temps de la publicité intellectuelle, est la grande arme d’animosité. Leur silence est éviction, silence d’un autre ordre. L’époque des procès littéraires pour outrage aux bonnes mœurs était plus favorable à l’écrivain. Subir l’éviction est la souffrance la plus dangereuse, comme un empoisonnement graduel des sources de la foi.
Des bandes se partagent aujourd’hui le commerce de la littérature. Elles pactisent entre elles, car elles sont engagées dans une opération unique contre la qualité. Leur solidarité s’exerce en vue de conquérir une définition, et une place, dans le grand cadre de la répétition. Leur littérature est chargée de faire dériver l’angoisse moderne, parvenue à un degré insupportable ; la platitude ou l’indécence du talent ne sauraient être assez grandes, pour endormir ici, et aggraver là les douleurs de la répétition.
Comment les hommes de telle fabrication salueraient-ils la Poésie, dont le mouvement est libre, péremptoire et insolite ? La principale détermination est la volonté de détruire ce que je nommais il y a un instant les sources de la foi. »

 

Pierre Jean Jouve, En miroir, journal sans date (1954)

 

 

 

09:34 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

samedi, 08 avril 2017

Deux phrases

 

 

 

« La discussion politique publique n'est intellectuellement adulte dans aucun pays. »

 

*

 

« L'interlocuteur du solitaire est le passé tout entier. »

 

 

Nicolás Gómez Dávila (1913-1994). 

 

 

 

 

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dimanche, 26 février 2017

Actualité

 

 

 

« Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu. »

 

Stéphane Mallarmé, Lettre à Paul Verlaine, extrait, lundi 16 novembre 1885.

 

 

 

 

 

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mardi, 31 janvier 2017

Tissage

 

 

 

« Tisser son jour près de la fenêtre, avec le calme que procure l'ouvrage inutile. »
 
Pierre-Albert Jourdan, Les Sandales de paille, notes 1980, date du 11 avril.
 
 
 
 

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samedi, 02 juillet 2016

De Yves Bonnefoy (24 juin 1923-1er juillet 2016)

 

 

Une voix


J'ai porté ma parole en vous comme une flamme,

Ténèbres plus ardues qu'aux flammes sont les vents.
Et rien ne m'a soumise en si profonde lutte,
Nulle étoile mauvaise et nul égarement.
Ainsi ai-je vécu, mais forte d'une flamme,
Qu'ai-je d'autre connu que son recourbement
Et la nuit que je sais qui viendra quand retombent
Les vitres sans destin de son élancement ?
Je ne suis que parole intentée à l'absence,

L'absence détruira tout mon ressassement.
Oui, c'est bientôt périr de n'être que parole,
Et c'est tâche fatale et vain couronnement.

 

Yves Bonnefoy, « Douve parle »,
Du mouvement et de l'immobilité de Douve (1953).

 

 

 

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jeudi, 26 mai 2016

Autrefois on l'appelait Chaos

 Aux Lecteurs du Dieu des portes.

 

 

(...)

Mais comment parlerai-je de toi, Janus à double forme ? La Grèce n'a aucune divinité qui te ressemble. Dis-nous donc pourquoi, seul des immortels, tu vois en même temps ce qui est devant toi et ce qui est derrière. Tandis que, mes tablettes à la main, je roulais ces questions dans mon esprit, une lumière éclatante se répandit dans ma demeure, et, soudain, je vis paraître devant moi le saint, le merveilleux, le double Janus ! Immobile de stupeur, je sentis mes cheveux se dresser d'épouvante ; un froid subit glaça mon cœur. Le dieu, tenant dans sa main droite un bâton, une clef dans sa gauche, m'apostrophe en ces termes :

« Rassure-toi, chantre laborieux des jours ; je vais répondre à tes demandes ; prête une oreille attentive à mes discours. Autrefois (car je suis chose antique), autrefois on m'appelait chaos ; tu vas voir à quelle époque lointaine remontent mes récits. Cet air diaphane et les trois autres éléments, le feu, l'eau, la terre se tenaient ensemble et ne faisaient qu'un tout ; mais ces natures hétérogènes n'ayant pu rester longtemps unies, brisèrent leurs liens et se disséminèrent dans l'espace. Le feu monta vers les régions supérieures, au-dessous se répandit l'air, au centre s'établirent la terre et les eaux ; c'est alors que, cessant d'être une masse informe et grossière, je repris le corps et la figure d'un dieu. Maintenant même, je garde quelques traces de cette confusion primitive : je suis le même par devant et par derrière ; mais il est une autre raison de cette singularité de ma figure ; en te l'apprenant, je t'apprendrai quel est mon pouvoir. Tout ce que tes yeux embrassent, les cieux, l'Océan, les nuages et la terre, c'est à ma main qu'il est donné de les fermer ou de les ouvrir ; c'est à moi qu'on a confié la garde de cet univers immense ; c'est moi qui le fais tourner sur ses gonds. Si je permets à la Paix de sortir de mon temple, asile où elle sommeille, les chemins s'aplanissent devant elle, et elle y marche en liberté ; et, si je cesse de retenir la guerre sous d'inébranlables verrous, le monde est bouleversé, inondé de carnage. Je veille aux portes du ciel avec l'aimable cortège des Heures ; Jupiter ne peut entrer ni sortir sans moi : c'est pour cela qu'on m'appelle Janus. Lorsque le prêtre dépose sur mes autels le gâteau fait avec les dons de Cérès, et le froment mêlé de sel, les noms sous lesquels il m'invoque pendant le sacrifice te feront sourire : tantôt c'est Patulcius, et tantôt Clusius, deux désignations qu'imagina la naïve antiquité pour correspondre à mes divers mystères. Tu connais ma puissance ; je t'expliquerai maintenant ma figure, quoique déjà elle ne soit plus une énigme pour toi. Toute porte a deux faces, dont l'une regarde la rue et l'autre le lare domestique ; assis près du seuil de vos maisons, le portier voit entrer et sortir : portier de l'habitation des dieux, j'ai les yeux à la fois sur l'orient et sur l'occident ; le visage d'Hécate fait face à trois côtés pour veiller sur les trois voies qui divisent nos carrefours ; de même, de peur qu'en tournant la tête je ne perde des moments précieux, il m'a été donné de voir sans bouger, en même temps, et devant et derrière ».

 

Ovide, Les Fastes, I, 89-144, traduction de M. Nisard (1857)

 

 

 

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jeudi, 28 avril 2016

Ce personnage fait d'or

 

 

 

« L'Âme prend les formes qu'elle veut ; elle est aussi rapide que l'esprit, véridique lorsqu'elle conçoit, véridique lorsqu'elle éprouve,

douée de toutes les odeurs, de toutes les saveurs ; elle emplit tous les orients, elle pénètre toutes choses, et cependant reste muette, indifférente.

Tel un grain de riz, ou d'orge, ou de millet, oui, aussi menu qu'un fragment de millet est ce personnage fait d'or qui habite dans le for intérieur. »

 

« Hymne à l'âtman », Shatapatha-Brâhmana, 10, 6, dans Sept Upanishads, traduction de Jean Varenne. Paris : éd. du Seuil / Points Sagesse, 1981, p. 57.

 

 

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vendredi, 08 avril 2016

Épître au livre

 

 

À son livre

 

« Il me semble, mon livre, que tu regardes souvent du côté de Vertumne et de Janus. Est-ce que tu voudrais être exposé en vente dans la boutique des Sosies, poli et relié par leurs mains ? Tu t'indignes, je le vois, de rester sous la clef : l'obscurité, si chère à la modestie, n'est pas ton fait. Honteux d'avoir un petit nombre de lecteurs, il te faut le grand jour de la publicité. Sont-ce là les sentiments dans lesquels je t'avais élevé ? Eh bien, va donc où tu brûles d'aller ! mais souviens-toi que, une fois dehors, il n'y aura plus à revenir. Malheureux, diras-tu à la première boutade que tu essuieras, qu'ai-je fait ? quels vœux ai-je formés ? Tu sais aussi combien le lecteur se gênera peu pour te remettre dans tes plis, quand l'ennui le prendra.

Voici donc, si le dépit que tu me causes ne m'aveugle pas, voici de point en point ce qui t'adviendra. Fêté à Rome, tant que tu conserveras l'attrait de la jeunesse, une fois que tu auras passé dans toutes les mains, et qu'on aura sali tes pages, tu deviendras, dans un coin, la pâture des vers, ou bien tu passeras à Utique, si mieux on n’aime t'expédier pour Lérida, servant d'enveloppe à des marchandises. Qui rira bien alors ? Ce sera celui dont tu n'auras pas voulu suivre les conseils. Il fera comme ce rustre qui, ayant affaire à un âne qui ne voulait point obéir, le poussa de colère dans le précipice. Pourquoi s'obstiner, en effet, à sauver qui veut périr ? J'oubliais : tu as encore une chance, c'est que les vieux maîtres d'école des faubourgs s'arrangent de toi pour montrer à lire aux marmots. »

 

Horace, Épîtres, XX. « Épître à son livre » (début), traduction de C. V. Ouizille (1832)

 

 

 

 

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mercredi, 06 avril 2016

Commencements

 

 

 

« Un présage, dit-il [Janus], est attaché au commencement de toute chose ; toute première parole est écoutée avec une attention craintive ; c'est l'oiseau aperçu le premier qui fait loi pour l'augure. Les temples viennent de s'ouvrir ; les dieux prêtent l'oreille ; aucune des prières que prononce la bouche des mortels n'est perdue, chaque syllabe en retentit aux cieux. »

 

Ovide, Les Fastes, I, 180, traduction de M. Nisard (1857)

 

 

 

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mardi, 05 avril 2016

La branche d'aubépine

 

 

 

« 1er juin : Fête de Carna. »

« Le premier jour t'est consacré, Carna. C'est la déesse des gonds ; elle ouvre ce qui est fermé, elle ferme ce qui est ouvert ; tels sont les attributs de sa divinité. De qui tient-elle ce pouvoir ? La nuit des temps semblerait nous le cacher ; mais les doutes seront dissipés par mes vers. Non loin des bords du Tibre s'élève l'antique bois d'Helernus, où les pontifes vont encore aujourd'hui offrir des sacrifices. Là naquit une nymphe appelée Craniè par nos ancêtres ; de nombreux amants la recherchaient, et tous avaient été refusés. Elle parcourait les campagnes, chassait les bêtes fauves, le javelot à la main, ou étendait ses filets aux mailles noueuses à l'entrée des vallées profondes. Elle ne portait pas le carquois ; cependant on la prenait pour la sœur de Phébus, et ce n'était pas te faire injure, ô Phébé. Si quelque jeune amant lui adressait des paroles passionnées, elle répondait aussitôt : "Il y a trop de jour ici, et le jour est pour beaucoup dans la pudeur ; conduisez-moi vers quelque grotte retirée, je vous suivrai." L'amant crédule pénètre dans les profondeurs d'un antre ; la nymphe rencontre des buissons, elle s'arrête, s'y cache ; on la cherche, elle a disparu. Janus la voit ; à sa vue, il s'enflamme ; il essaie par de douces paroles d'attendrir cette inflexible beauté : la nymphe, suivant sa coutume, le prie de trouver un asile solitaire ; elle feint de le suivre, de l'accompagner ; mais bientôt le guide est seul ; on vient de l'abandonner. Mais c'est en vain, ô insensée ! Janus ne voit-il pas ce qui se passe derrière lui ? Il sait déjà où tu es cachée. C'est en vain, te dis-je, car sous la roche où tu te réfugies, il te serre dans ses bras, il te possède et s'écrie : "Pour prix de tes faveurs, pour prix de ta virginité perdue, je soumets les gonds à ton pouvoir." Et à ces mots, il lui donne une branche d'aubépine, pour écarter des portes toute funeste aventure. »

 

Ovide, Les Fastes, VI, 101-130, traduction de M. Nisard (1857)

 

 

 

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