Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 14 août 2017

Le poète qui chanta tour à tour Brunehilde, Galswinthe, Frédégonde, Ultrogothe et Radegonde

à Antire.

 

 

 

LtdM 2.jpg

 

Venance Fortunat (vers 530-609), Poèmes,
détail, parchemin, provenant de l'abbaye Saint-Pierre de Gorbie (Somme), fin du VIIIe siècle,
exposition "Les Temps mérovingiens", au musée de Cluny, musée du Moyen-Âge, à Paris V,
photographie : novembre 2016.

 

 

Du jardin de la reine Ultrogothe
[reine des Francs, morte après 566, épouse de Childebert Ier, roi de Paris]

 

Ici le printemps au teint pourpré fait croître les gazons verts, et l'air est embaumé de l'odeur des roses du paradis. Là, de jeunes pampres offrent une ombre protectrice contre les chaleurs de l'été, et servent d'abri aux ceps chargés de raisin. Tout cet enclos est émaillé de mille fleurs diverses ; il y a des fruits de couleur blanche, d'autres de couleur rouge. L'été y est plus doux qu'ailleurs, et la brise aux murmures discrets ne cesse d'agiter les pommes suspendues à leur tige. Childebert les a greffées avec amour. Venant d'une telle main elles ne nous en sont que plus chères. Elles tiennent de celui qui les a cultivées une saveur de miel que le royal jardinier leur a peut-être secrètement communiquée. Le prix de ces pommes nouvelles est doublé par l'honneur qu'un roi leur a fait ; l'odeur en est suave et le goût exquis. Jugez de ce qu'a pu faire pour le bonheur des hommes celui dont le toucher se fait sentir à nous dans l'agréable odeur de ces fruits ! Puisse l'arbre qui les porte en reproduire à perpétuité l'excellente espèce, afin que tout homme garde la mémoire de ce pieux monarque. C'est de ces lieux qu'il partit pour aller au ciel ; c'est à ses mérites qu'il doit d'être l'hôte de ces demeures sacrées. Naguère, chéri de tous, il fréquentait tour à tour les églises, aujourd'hui il est à poste fixe dans les temples célestes. Puissiez-vous, Ultrogothe, triomphante, et vous troisième avec vos deux filles, avoir le bonheur de l'y posséder un jour éternellement !

                                            

                                                              Venance Fortunat, Poèmes, Livre VI, 6. [Source.]

 

 

 

 

dimanche, 09 juillet 2017

Ô capitale infâme !

 

 

 

 

B8.jpg

 

Charles Baudelaire (1821-1867), détail du manuscrit autographe de l'"Épilogue" du Spleen de Paris,
à l'exposition "L'Œil de Baudelaire", au musée de la Vie romantique, à Paris IX,
photographie : octobre 2016.

 

 

ÉPILOGUE

 

Le cœur content, je suis monté sur la montagne
D’où l’on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n’allais pas là pour répandre un vain pleur ;

Mais comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,
Je voulais m’enivrer de l’énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d’or fin,

Je t’aime, ô capitale infâme ! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

 

 

 

 

jeudi, 06 juillet 2017

L'architecture mobile des nuages

 

 

 

 

B4.jpg

 

Charles Baudelaire (1821-1867), manuscrit autographe du poème en prose "le Port" (1864),
à l'exposition "L'Œil de Baudelaire", au musée de la Vie romantique, à Paris IX,
photographie : octobre 2016.

 

 

LE PORT

 

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.

 

 

 

 

mardi, 04 juillet 2017

La douce Nuit qui marche

 

 

 

 

B2.jpg

 

Charles Baudelaire (1821-1867), manuscrit autographe de "Recueillement" (1861),
à l'exposition "L'Œil de Baudelaire", au musée de la Vie romantique, à Paris IX,
photographie : octobre 2016.

 

 

RECUEILLEMENT

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

 

 

mercredi, 10 mai 2017

D'une véritable et brûlante actualité

 

 

 

« Le poète de nos jours semble avoir écrit avec son sang : je ne jouerai pas le jeu que vous exigez ; je ne flatterai pas, je ne coïnciderai pas avec vous, ni par goûts ni par intérêts ordinaires ; je m’acharnerai à inventer quand vous ne voulez pas d’invention ; je porterai le message dont vous ne voulez rien entendre. Dès ce moment la situation de silence marque une défaite spirituelle plus générale.
Dès lors se produit sans doute la réaction des défenseurs de l’ordre ; leur silence, au temps de la publicité intellectuelle, est la grande arme d’animosité. Leur silence est éviction, silence d’un autre ordre. L’époque des procès littéraires pour outrage aux bonnes mœurs était plus favorable à l’écrivain. Subir l’éviction est la souffrance la plus dangereuse, comme un empoisonnement graduel des sources de la foi.
Des bandes se partagent aujourd’hui le commerce de la littérature. Elles pactisent entre elles, car elles sont engagées dans une opération unique contre la qualité. Leur solidarité s’exerce en vue de conquérir une définition, et une place, dans le grand cadre de la répétition. Leur littérature est chargée de faire dériver l’angoisse moderne, parvenue à un degré insupportable ; la platitude ou l’indécence du talent ne sauraient être assez grandes, pour endormir ici, et aggraver là les douleurs de la répétition.
Comment les hommes de telle fabrication salueraient-ils la Poésie, dont le mouvement est libre, péremptoire et insolite ? La principale détermination est la volonté de détruire ce que je nommais il y a un instant les sources de la foi. »

 

Pierre Jean Jouve, En miroir, journal sans date (1954)

 

 

 

09:34 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

samedi, 08 avril 2017

Deux phrases

 

 

 

« La discussion politique publique n'est intellectuellement adulte dans aucun pays. »

 

*

 

« L'interlocuteur du solitaire est le passé tout entier. »

 

 

Nicolás Gómez Dávila (1913-1994). 

 

 

 

 

20:26 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

dimanche, 26 février 2017

Actualité

 

 

 

« Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu. »

 

Stéphane Mallarmé, Lettre à Paul Verlaine, extrait, lundi 16 novembre 1885.

 

 

 

 

 

21:45 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

mardi, 31 janvier 2017

Tissage

 

 

 

« Tisser son jour près de la fenêtre, avec le calme que procure l'ouvrage inutile. »
 
Pierre-Albert Jourdan, Les Sandales de paille, notes 1980, date du 11 avril.
 
 
 
 

16:41 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

samedi, 02 juillet 2016

De Yves Bonnefoy (24 juin 1923-1er juillet 2016)

 

 

Une voix


J'ai porté ma parole en vous comme une flamme,

Ténèbres plus ardues qu'aux flammes sont les vents.
Et rien ne m'a soumise en si profonde lutte,
Nulle étoile mauvaise et nul égarement.
Ainsi ai-je vécu, mais forte d'une flamme,
Qu'ai-je d'autre connu que son recourbement
Et la nuit que je sais qui viendra quand retombent
Les vitres sans destin de son élancement ?
Je ne suis que parole intentée à l'absence,

L'absence détruira tout mon ressassement.
Oui, c'est bientôt périr de n'être que parole,
Et c'est tâche fatale et vain couronnement.

 

Yves Bonnefoy, « Douve parle »,
Du mouvement et de l'immobilité de Douve (1953).

 

 

 

08:44 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

jeudi, 26 mai 2016

Autrefois on l'appelait Chaos

 Aux Lecteurs du Dieu des portes.

 

 

(...)

Mais comment parlerai-je de toi, Janus à double forme ? La Grèce n'a aucune divinité qui te ressemble. Dis-nous donc pourquoi, seul des immortels, tu vois en même temps ce qui est devant toi et ce qui est derrière. Tandis que, mes tablettes à la main, je roulais ces questions dans mon esprit, une lumière éclatante se répandit dans ma demeure, et, soudain, je vis paraître devant moi le saint, le merveilleux, le double Janus ! Immobile de stupeur, je sentis mes cheveux se dresser d'épouvante ; un froid subit glaça mon cœur. Le dieu, tenant dans sa main droite un bâton, une clef dans sa gauche, m'apostrophe en ces termes :

« Rassure-toi, chantre laborieux des jours ; je vais répondre à tes demandes ; prête une oreille attentive à mes discours. Autrefois (car je suis chose antique), autrefois on m'appelait chaos ; tu vas voir à quelle époque lointaine remontent mes récits. Cet air diaphane et les trois autres éléments, le feu, l'eau, la terre se tenaient ensemble et ne faisaient qu'un tout ; mais ces natures hétérogènes n'ayant pu rester longtemps unies, brisèrent leurs liens et se disséminèrent dans l'espace. Le feu monta vers les régions supérieures, au-dessous se répandit l'air, au centre s'établirent la terre et les eaux ; c'est alors que, cessant d'être une masse informe et grossière, je repris le corps et la figure d'un dieu. Maintenant même, je garde quelques traces de cette confusion primitive : je suis le même par devant et par derrière ; mais il est une autre raison de cette singularité de ma figure ; en te l'apprenant, je t'apprendrai quel est mon pouvoir. Tout ce que tes yeux embrassent, les cieux, l'Océan, les nuages et la terre, c'est à ma main qu'il est donné de les fermer ou de les ouvrir ; c'est à moi qu'on a confié la garde de cet univers immense ; c'est moi qui le fais tourner sur ses gonds. Si je permets à la Paix de sortir de mon temple, asile où elle sommeille, les chemins s'aplanissent devant elle, et elle y marche en liberté ; et, si je cesse de retenir la guerre sous d'inébranlables verrous, le monde est bouleversé, inondé de carnage. Je veille aux portes du ciel avec l'aimable cortège des Heures ; Jupiter ne peut entrer ni sortir sans moi : c'est pour cela qu'on m'appelle Janus. Lorsque le prêtre dépose sur mes autels le gâteau fait avec les dons de Cérès, et le froment mêlé de sel, les noms sous lesquels il m'invoque pendant le sacrifice te feront sourire : tantôt c'est Patulcius, et tantôt Clusius, deux désignations qu'imagina la naïve antiquité pour correspondre à mes divers mystères. Tu connais ma puissance ; je t'expliquerai maintenant ma figure, quoique déjà elle ne soit plus une énigme pour toi. Toute porte a deux faces, dont l'une regarde la rue et l'autre le lare domestique ; assis près du seuil de vos maisons, le portier voit entrer et sortir : portier de l'habitation des dieux, j'ai les yeux à la fois sur l'orient et sur l'occident ; le visage d'Hécate fait face à trois côtés pour veiller sur les trois voies qui divisent nos carrefours ; de même, de peur qu'en tournant la tête je ne perde des moments précieux, il m'a été donné de voir sans bouger, en même temps, et devant et derrière ».

 

Ovide, Les Fastes, I, 89-144, traduction de M. Nisard (1857)

 

 

 

17:58 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |