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dimanche, 19 janvier 2014

De l'inventaire

 

 

 

 

Dans les petits exercices auxquels je me livre dans mon carnet, reproduits ici, et qui consistent à décrypter tant bien que mal l’inventaire de la bibliothèque de Charles d’Orléans au château de Blois, en 1427, il m’apparaît que décider du choix des informations contenues dans mes petites notices est une tâche plus difficile que dénicher les sources elles-mêmes des livres de cet inventaire.

 

 

Mon Lecteur, en effet, n’est pas un enfant dont je serais le professeur, ni une personne inculte dont l’esprit caligineux attendrait mes lumières… Me voilà néanmoins qui précise ingénument que les Métamorphoses d’Ovide sont, en Occident,  un livre aussi essentiel que la Bible et Homère, et que Jean Froissart est né vers 1337 et qu’il est mort vers 1404, et me voilà encore expliquant ce qu’est la Légende dorée… Mais à qui donc suis-je censé m’adresser ? Et, dès lors, quelles précisions donner, lesquelles éluder, quelle complicité supposer entre mon Lecteur et moi, quelles réminiscences, quelles coïncidences livresques, quelles affections et connaissances communes ? Aussi bien tous les éléments que j’indique me seraient-ils, d’abord, des aide-mémoire — c’est en les écrivant dans les pages virtuelles de ce carnet que je les retiendrais. (Or je vérifie ce point chaque jour : consigner par écrit quelque chose me permet presque immanquablement de me le remémorer.)

 

 

La question de savoir ce que je préciserais dans mes notes apparaît alors sous un autre jour : j’en dirais trop, ou pas assez ; trop, si mon Lecteur sait déjà qui est Froissart, et je pourrais rayer la mention « (vers 1337-vers 1404) » ; pas assez, si je considère que mon entreprise est celle d’un "dépôt", d’une "consigne", d’une tentative de mémoire écrite, moins fragile qu’une autre, et, parfois, la condition de celle-ci.

 

 

La première solution aboutirait à des notes plus sèches et plus elliptiques que des articles de dictionnaires ; la seconde, à des recherches infinies — à des sentiers, des carrefours, des tropismes rêveurs, à l’inépuisable… (Mais mon Lecteur, qu’il se rassure... (s'il s'inquiétait), me verra, dans la suite de l’inventaire des livres de Charles d’Orléans, conserver la même présentation. Je ne fais là qu'interroger des chemins.)

 *

 

Si j’évoque, comme à propos du livre 2. de l’inventaire de Blois, les Métamorphoses, ne devrais-je pas, outre donner sa date de composition (on pense que le poète commença à les écrire en l’an 1 après Jésus-Christ— ce que j’ai toujours trouvé extraordinairement évocateur ou symbolique — pour les achever vers l’an 10) et les dates de naissance et de mort de son auteur, décrire le contexte dans lequel elles naquirent ? Ne devrais-je pas raconter en détail la vie d’Ovide ? Ne m’emploierais-je pas à recenser les diverses traductions de ses hexamètres dactyliques, « moralisées » ou pas ? J’analyserais d’abord la métrique latine, je commenterais les métaphores. Je dresserais le sommaire de l’ouvrage. Et, pour être assez complet, j’en donnerais, à la suite de ma présentation, le résumé de toutes les légendes, et je citerais tous les personnages qui apparaissent dans ce livre, et toutes les variantes de leurs aventures, selon Pausanias ou Apollodore, et d'autres, dont les livres sont perdus, et je pourrais tout inventer, tout imaginer encore. Ensuite, il me faudrait proposer du poème le texte original, puis le texte intégral de toutes ses traductions anciennes et modernes. Je ne manquerais pas d’établir une table des concordances, deux ou trois index thématiques, un glossaire, une bibliographie détaillée, un sommaire enfin.

 

 

Mais cela ne suffirait certes pas. Il me faudrait noter les sources livresques des Métamorphoses, Hésiode, Homère, les fragments des Parthénées d'Alcman, et les Hymnes orphiques… Je parlerais encore d'Aulu-Gelle et de ce qu'il trouva, comme il le narre dans ses Nuits attiques, sur les quais d'un port en compagnie d'un ami, un peu plus tard... Mais je remarquerais aussi que le Livre I. des Métamorphoses ressemble, pour une part, et curieusement, au commencement de la Genèse, et il me faudrait parler de ce livre-là, examiner les correspondances, et le Déluge et l’Arche… M’appartiendrait alors de citer tout le premier livre du Pentateuque, en hébreu puis en grec, en copte pourquoi pas, en latin, et toutes ses traductions françaises, de celle de Jean Le Bon, au XIIIe siècle, à la Bible de Charles V par Raoul de Presles (1377), de celle de Jean de Rély (1487) à la Traduction œcuménique, aujourd'hui, à la Bible de Jérusalem, à celle du chanoine Crampon, à celle d’André Chouraqui…  J’indiquerais, en des notes de bas de page, tout l’embrouillamini des variantes, des couches de rédaction, des interpolations. Et je pourrais alors me demander, au terme de la présentation des commentaires (et des commentaires de commentaires, cela va de soi) de la Genèse par les Pères de l’Église d'Occident et d'Orient, quand Yahvé a créé les anges, si c’est avant le Premier Jour ou bien au même moment que les oiseaux… Ces bribes d’angélologie savante m’entraîneraient sur les chemins des pseudépigraphes, des manuscrits de Qumrân, des traités extravagants, des Apocalypses bizarres, des apocryphes fragmentaires, des livres perdus, ceux que citent les auteurs des livres hébraïques "canoniques" ; puis j’évoquerais les hérésiarques, et Marcion, pour commencer. (Une note de bas de page rêverait alors de la gnose au nom équivoque, pour évoquer ensuite, avec l'esprit de l'escalier (un escalier d'Escher, et dès lors j'évoquerais les "objets impossibles" du grand artiste), Origène, Irénée de Lyon, et, plus tard, en empruntant un autre escalier, les mystiques rhénans, Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Henri Suso, Jean Tauler, etc. (une note de cette note (mais elle deviendrait un livre) rappellerait la lecture d'Érasme (mais, pour bien entendre l'érudit magnifique, quelques rappels à Luther seraient nécessaires (à Melanchthon, à Calvin)).)

 

(J'ajouterais des parenthèses, des italiques, des astérisques, des "(sic)" et de vraies étoiles mortes, comme dans la Voie lactée.)

 

 

Pour éclairer encore mon propos, me reviendrait de présenter, à travers des photographies que j’aurais prises (il est si facile, pour les auteurs de beaux-livres, de faire appel aux photographes assermentés par les musées !), une merveilleuse sélection de tableaux peints d’après Ovide, par Poussin, par Le Brun, par Coypel, par Rubens encore, par d’innombrables peintres, dessinateurs, sculpteurs, qui firent voir les épisodes de l’un des plus riches ouvrages qui fussent.  

 

 

Alors je parlerais également, par exemple, des Six Métamorphoses d’après Ovide, pour hautbois, qu’en 1951 composa Benjamin Britten, et qui célèbrent Pan, Phaéton, Niobé, Bacchus, Narcisse et Aréthuse. (Et je dirais pourquoi tout le livre d'Ovide parle de l'oiseau.)

 

 

Ainsi je me ferais historien, exégète, philologue, épigraphiste, mythographe, théologien, iconographe et musicologue. Il me faudrait encore tracer des cartes, car je n’aurais pas encore parlé des territoires, des villes, des paysages ; mes complexes atlas seraient géographiques et historiques… Il me faudrait tant et tant de pages et de croquis et d’annexes et d’appendices que, certainement, le monde entier ne suffirait pas pour les contenir.

 

 

 

 

 

 

Benjamin Britten (1913-1976),
Six Métamorphoses d'après Ovide (1951),
"Pan", "Phaéton".

Nancy Ambrose King, hautbois.

 

 

 

 

vendredi, 27 décembre 2013

Ces « nuages sur une paroi »




Dans une lettre qu'il adresse à son fils (d'adoption ?) Grégoire vers 390, le poète Ausone use d'une formule qui sera reprise par Érasme dans son Adage 1338 (II., IV., 38) « Nebulae in pariete », et dans son éloge de Dürer :


« As-tu jamais vu la nuée peinte sur la muraille [nebulam pictam in pariete] ? Oui, tu l’as vue, et tu t’en souviens. C’est à Trèves, dans la salle d’Éole ; c’est là qu’une peinture représente Cupidon mis en croix par des femmes amoureuses, non de celles de notre âge, qui pèchent sans regret, mais par des Héroïdes qui veulent se justifier, et punissent le dieu. Notre Virgile en a compté quelques-unes dans le champ des Pleurs. Le sujet et l’exécution de ce tableau me ravirent d’étonnement*».


Ces « nuages sur une paroi », traduction figurant dans les
Œuvres de l'humaniste due à la collection "Bouquins", désigneraient des « choses insignifiantes, aussi impalpables que des songes »**. Jacques Chomarat, dans son édition des Œuvres choisies, renchérit et parle de « chose de rien, semblable à un songe »***.


Il me semble cependant que décrire comme une chose insignifiante, une chose de rien, cette atmosphère étrange, vague, qui se dégage des plus beaux tableaux, est faire peu de cas de l'art du peintre : si ce dernier a su déposer sur du bois, de la toile ou du papier quelque air indicible, « impalpable » certes, mais hautement perceptible par le spectateur, c'est qu'une sorte de grâce l'a accompagné dans son geste, et que l'œuvre vibre, de manière inexplicable : ceci est très loin d'être insignifiant. C'est au contraire la raison pour laquelle une œuvre nous touche, et demeure vivante (signifiante) à jamais.


Reste le passage de la lettre d'Ausone, à propos de cette peinture perdue (je ne sais rien de plus fascinant que les descriptions de ces peintures englouties, par Philostrate de Lemnos dans ses Images ou par Pline dans le Livre XXXV de son Histoire naturelle), sur cette « nuée peinte sur la muraille » : nous savons qu'elle représente Cupidon crucifié par des femmes (motif inspiré par Ovide et Virgile, mettant en scène des femmes qui, abandonnées par l'être aimé, se vengent ainsi du dieu de l'Amour), mais qu'est-ce au juste que ces nuages, que cette paroi sur laquelle ils sont peints ? Il semble bien que l'expression doit être prise au pied de la lettre et qu'avant de désigner, chez Érasme, le détail vague ou l'atmosphère d'un tableau, elle fait référence à la représentation de nuages sur un mur. Ausone ne nous en dit pas plus. Cependant, il commence sa laconique description du tableau par cette mention : s'agissait-il de nuages particulièrement remarquables, des nuages à la Ruysdael, à la Georges Michel ? Mais pourquoi ces nuages se reflétaient-ils sur une paroi ? S'agissait-il d'ombres de nuages, la paroi était-elle transparente ? Mais non, Ausone parle d'une muraille... S'agit-il d'une fresque ? Ou bien, ou bien ?...  Aussi bien ne puis-je me représenter clairement ces nuages, de même que m'échappent les Quatre Vivants selon Ézéchiel... Ce que la peinture échoue à représenter parfaitement selon l'écrit, c'est peut-être dans ces « nuages sur une paroi » qu'elle y parvient par un autre chemin, celui de la suggestion, de l'évocation lointaine, chemin qui est aussi celui de la peinture qu'on nomme, trop rapidement, abstraite



_______________________

* Traduction d'Étienne-François Corpet, 1843.

** Note 3 de la page 413 de ce volume.

*** Livre de poche, 1996, p. 919.



dimanche, 15 décembre 2013

Peindre la voix

 

 

La lecture des ouvrages d'Érasme, excepté celle de L'Éloge de la Folie, est assez austère, mais on trouve, dans ses Adages et ses Colloques notamment, de vrais trésors favorables au rêve et à la recherche. Dans le dialogue De recta Latini Graecique sermonis pronuntiatione (1528), dont le titre est peu engageant il est vrai, deux amis, Leo et Ursus, évoquent les œuvres d'Albert Dürer :

« [URSUS.- :] Quant à Dürer, même si l'on doit l'admirer aussi dans d'autres domaines, que n'exprime-t-il pas dans le monochromatisme, je veux dire avec des lignes noires ! Ombres, lumières, éclats, reliefs et dépressions. En outre, grâce à son art de les agencer, ce n'est pas un aspect unique qu'il présente au regard des spectateurs. Il veille scrupuleusement aux proportions exactes et harmonieuses. Que dis-je ? Il peint même ce qui ne se laisse pas peindre, comme le feu, des rayons, des coups de tonnerre, des éclairs, ou même, comme on dit, des "nuages sur une paroi", des sensations et toutes sortes de passions, bref toute l'âme humaine, telle que la reflète l'apparence physique, et jusqu'à la voix même ! » *


Ah ! Il me faudra revenir sur ces "nuages sur une paroi". Pour le moment me retient cette peinture de la voix, belle formule qui sous la plume d'Érasme est l'hommage d'un homme de lettres à l'image qui suggère : l'humaniste, afin de diffuser son message, avait eu recours, comme tous les hommes fameux de son temps, au portrait ; voilà ses portraits, celui qu'a laissé le pinceau d'Holbein, qu'on voit au Louvre, ou celui de Metsys, qui est à Rome : ils demeurent gravés (ou devraient l'être) dans notre mémoire. On y reconnaît l'homme attentif, bienveillant, et tout en intériorité de ses livres ; on en contemple l'aura. Peut-être Érasme lui-même, contemplant les images que ses amis avaient fait de sa figure, reconnut-il que les peintres, à l'instar de Dürer, avaient su retenir la voix de leur modèle.


 

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* Érasme, [Œuvres : ] Éloge de la folie. Adages. Colloques. Réflexions sur l’art, l’éducation, la religion, la guerre, la philosophie. Correspondance. Édition établie par Claude Blum, André Godin, Jean-Claude Margolin et Daniel Ménager. Paris : Robert Laffont, 1992, pp. 412-413. (coll. Bouquins)

 

 

 

samedi, 30 novembre 2013

Le passé de Pétrarque

 

 

 

Lorsque je me promène dans une belle ville, je pense souvent à Pétrarque : visitant Rome, en 1337, celui-ci prit plaisir à se promener parmi les ruines éparses de la Vieille Ville en compagnie d'un guide, un frère franciscain de la famille des Colonna. Le poète du Canzoniere raconte, dans l'une de ses Épîtres familières, comment il trouvait des indices du passé en lisant les inscriptions qu'on distinguait sur les pierres ; il se constituait également une collection de pièces de monnaie anciennes, qu'il considérait comme une galerie de portraits des empereurs romains. Mais, au XIVe siècle, de même qu'aux XIIe et XIIIe siècles les fragments des temples anciens servaient de fondations aux cathédrales et aux églises, on continuait de considérer les anciens édifices ainsi que des carrières ; et lorsqu'on ouvrait les rues et découvrait des statues anciennes, on jetait sans vergogne ces dernières dans des fours à chaux, au point que, bien tardivement, hélas, deux papes durent taper du poing sur la table : le 28 avril 1462, Pie II émit une bulle qui protégeait notamment les monuments autour du Capitole, le Forum et le Colisée, et plus tard le pape du Concile de Trente, Paul III, prit l'initiative de remettre en vigueur la peine de mort, datant de la Rome antique, contre ceux qui s'aviseraient de considérer de semblables merveilles comme de simples matériaux de construction. Même si je sais que jamais la beauté n'est vainqueur, parmi les hommes et les sociétés, de l'utile et du nécessaire, je ne cesserai pas de m'étonner devant tant d'aveuglement et tant d'irrespect, dont nombre d'architectes modernes sont la contemporaine incarnation, qui défigurent nos villes et nos villages. Au moins, sans doute, leurs prédécesseurs avaient-ils l'excuse relative de prétendre construire plus beau que l'ancien, car leurs réalisations furent au moins aussi belles. Ainsi je pense à Pétrarque qui vit de ses propres yeux, il y a seulement sept cents ans, des trésors qui, de son temps, dataient d'au moins mille trois cents ans, et j'essaie de retrouver son regard lorsque dans sa belle correspondance il évoque la beauté de lieux qui pour nous ne sont plus que des ruines arasées, plus ou moins bien reconstituées. Ainsi dans une belle ville je ne puis jamais m'empêcher de songer aux belles ruines qu'elles seront en l'an de grâce 2150 ou 3013, et devant lesquelles un autre garçon que moi écrira quelques lignes qui ressembleront aux miennes, ici. Peut-être pensera-t-il à moi, qui sait ?...

 

 

 

 

mercredi, 27 novembre 2013

L'archipel qui manque

 

 

C'est l'archipel des amants de la beauté qui manque, non les amants, non ces îles inévitables.

 

 

(La vraie laideur de ce monde, qui voit proliférer habituellement les opinions, les préférences politiques et les solutions vaines, est de croire que nous sommes tous déjà posthumes.

 

Dire est, au moins, appeler...)

 

 

 

 

18:15 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Minuscules | Tags : frédéric tison, minuscules | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mercredi, 06 novembre 2013

La couleur cachée

 

 

On sait maintenant que les statues grecques et romaines étaient peintes, et peintes de couleurs criardes, si criardes qu'elles nous sembleraient aujourd'hui, sans doute, aussi "kitsch" que le château de Neuschwanstein de près (de loin, depuis le pont Marie, c'est un rêve sublime), lequel, malgré la belle volonté du roi qui l'a fait élever, semble presque fait de plastique ou de pâte-à-modeler ; car elles nous sont inimaginables tant que nous n'avons pas regardé les reconstitutions qu'ont proposé les meilleurs archéologues et historiens d'art.

 

Or mon goût, comme celui de n'importe quel Occidental, me porte vers le marbre blanc des Apollon, des Diane et des Adonis ; c'est-à-dire vers une statuaire rêvée, qui ne fut jamais celle des Anciens, mais bien celle de la Renaissance et dont le David de Michel-Ange, à Florence, est le paradigme. Lorsque nous aimons les statues blanches, nous n'aimons pas la Grèce, mais la Renaissance italienne et les sculpteurs français du XVIe au XIXe siècles. En Grèce, et à Rome, du moins jusqu'à l'empereur Hadrien, la matière de l'œuvre devait être cachée, parce qu'elle était considérée comme transitoire, vierge, inachevée ; celle de l'œuvre renaissante et classique, au contraire, exhibait la pureté de son grain. Mais, au fait, de quel goût parlé-je ? Est-ce celui de l'habitude, ou celui, réel, de mes regards (et encore, ceux-ci ne sont-ils pas pour une grande part orientés par mon époque ?) ?

 

Je me tourne alors vers la peinture moderne et contemporaine, et vers la sculpture, où je dois bien dire que je n'élis guère que Brancusi et Giacometti, n'ayant guère été enthousiasmé par les œuvres d'artistes plus contemporains que j'ai pu découvrir. Quand j'aime cette peinture, et je l'aime quelquefois, elle peut être abstraite, certes, comme le goût de l'époque* le prescrit et nous y a habitué, mais, et c'est celle de Zao Wou Ki, de Nicolas de Staël, de Mark Rothko ou de Renaud Allirand, elle ne s'arrête pas à la matière, ou plutôt, elle ne l'exhibe pas, elle n'en fait pas tout son objet, tout son but, ni tout son "sujet", elle ne s'y hypnotise pas elle-même dans une fausse extase matérielle. La matière "peinture" qui y est montrée recule dans son propre rêve, dans son ombre, elle lutte avec sa propre image. De même, chez Brancusi, chez Giacometti, la matière échappe à elle-même. C'est ainsi peut-être que j'aime les statues blanches, y compris celles dont je sais qu'elles ne l'étaient pas à l'origine : toute statue blanche, même dénudée, même celles de Polyclète, de Phidias (je veux parler de leurs copies romaines), rêve dans sa forme, et dès lors elle ne se contemple plus simplement dans sa blancheur et dans son "grain", que ceux-ci soient ou non originaires.

 

Je me demande si ce qui résiste en moi devant des œuvres contemporaines "trop" abstraites, je veux dire si occupées à exhiber leur matière qu'elles en font leur seul et unique "sujet", n'a pas un lien avec cette idée d'une Grèce de marbre immaculée, qui fausse le goût en ignorant l'histoire. La couleur était ce qui cachait le pourtant merveilleux marbre de Paros ou de Carrare. La "couleur" de ces innombrables taches, traits, coups de pinceaux, parfois s'effondre sur elle-même, ne renvoie plus qu'à elle-même, devient excès de matière, comme un poème qui ne contiendrait que le mot poème isolé sur une page blanche, ou une sonate qui serait constituée d'une seule et unique note bleue : elle masque le fait qu'il ne s'agit pas là de création, mais exclusivement de commentaire, voire de commentaire de commentaire (de Turner pour commencer, des ciels de Georges Michel, de François-Auguste Ravier, d'Albert Lebourg, de Monet, des Nabis, de Matisse, des peintres de l'"Abstraction lyrique", etc.). Ce que trop d'œuvres contemporaines cachent aujourd'hui, c'est leur étiolement. Ce n'est pas qu'elles ne veulent plus dire, ou qu'elles veulent dire autrement, mais elles ne savent plus dire comment le langage leur échappe, comment elles le contournent ou le défient, et comment, en l'indiquant négativement, elles deviennent des forces : en cela certaines des œuvres que je vois régulièrement dans les galeries du Marais, à Paris, et que j'observe de loin dans des catalogues, ne disent effectivement plus rien.

 

Il reste qu'elles sont confondues, souvent, avec les œuvres des artistes que j'ai cités plus haut, et qu'il nous appartient de nous frayer un chemin à travers les ronces qui entourent le Château de Beauté.

 

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* Comme il y aurait, selon Carl Lotus Becker, l'historien américain, un « Climat de l'Opinion », un discours dominant propre à chaque époque, mystérieux, diffus, imparable... (ou presque !)

  

 

lundi, 09 septembre 2013

Beau lieu

 

 

Il paraît – je l’ai lu quelque part dans un journal, il semble qu'on appelle cela le « syndrome de Paris » sur le modèle de celui de Florence – que certains touristes japonais, je crois, développeraient une maladie particulière en découvrant que Paris, dont ils avaient tant rêvé, Paris qu’ils avaient tant lu dans des livres romanesques ou sur des images léchées, n’était pas du tout comme ils l’imaginaient, qu’il y avait des papiers sales et des épluchures sur les trottoirs, des passants indifférents et vulgaires, des immeubles quelconques – que Paris ne siégeait pas sur le pont Alexandre III, en somme, et que les pigeons y étaient gris. Ces Asiatiques, ainsi, en tomberaient littéralement malades de déception. Moi qui suis parisien, même d’adoption, je ne risque pas d’être atteint par cette affection ! Vivre dans la dite « plus belle ville du monde », c’est guérir aussi, un peu, de l’Utopie. C’est ainsi que j’ai pu naguère rêver sur la Perspective Nevski, à Saint-Pétersbourg, songeant à Gogol mais sachant déjà que les passants fantomatiques aux beaux habits de la merveilleuse nouvelle avaient depuis longtemps disparu… De Gênes avant que je visite la ville réelle résonnaient en moi seulement quelques noms, Alberti, sainte Catherine de Gênes dont j'avais trouvé si étrange le Traité du Purgatoire, Christophe Colomb et Paganini, et les noms des grands Princes et Doges, Balbi, Grimaldi, Spinola, Pallavicini… J’ai pu voir les ombres, et les reflets des ombres. Et si je savais que certaines lueurs n'étaient que dans mes regards et mes souvenirs livresques, d'autres sont venues à moi tandis que, pour ne les avoir pas imaginées, je ne les connaissais pas, et que je les voyais.

 

 

samedi, 31 août 2013

Moderne

  

 

À Gênes le port est un monstre polycéphale, extraordinaire, une énorme chose métallique qui brille au soleil, et que vient encore longer une immense autostrada, laquelle est montée sur des piliers arrogants devant les plus beaux palais, coupant le regard en deux, incroyable horreur moderne, si incroyable qu’il faut peut-être en rire, parce que cette route suspendue dit bien que l’on n’est pas ici pour rêver, mais pour commercer, pour aller vite, pour traverser. Quoi ? Un palais du XIIIe siècle ? Mais qu’est-ce qu’on en a à faire ? J’ai un rendez-vous d’affaire, moi.

Christophe Colomb, qui aimait l’or et l’aventure, ne serait pas, sans doute, trop étonné de ce que sa ville est devenue.

Mais celui qui est venu à Gênes pour rêver n’en est pas empêché, il faut tout de même rendre justice à ces villes qui, sans se soucier le moins du monde de leur beauté, laissent au promeneur sa solitude.

 

Ainsi j'ai écrit naguère à un ami, retour d'Italie, que Gênes était une ville belle et laide à la fois, insupportable et magnifique ; je ne pourrais certes y vivre, mais j’ai aimé la poursuivre dans ses rues étouffantes, grasses, hautes et souvent élégantes… Au moins Gênes n’est-elle pas "touristique", et lorsque j’y fus, il y a peu, au beau milieu du mois de juillet, il n’y avait pour ainsi dire presque personne, c’est-à-dire qu’il n’y avait que peu d’étrangers voyageurs, et que les galeries de peinture, dans les palais, étaient vides, ô silence, ô beauté, ô joie.


 

mercredi, 28 août 2013

Villes belles

 

 

Comment visiter une ville lorsqu’on n’est pas un prince de ce monde, lorsqu’on a peu de temps ? Je crois que j'aime l’Italie, et j’ai vu Côme, naguère, avec ravissement, et les villas autour de Côme, dont les beaux parcs descendent vers le lac ; et j’ai aimé, passionnément, avec agacement, Florence, dont il paraît que c’est une belle ville, et c’est une belle ville, de loin, comme sur les peintures, mais le détail de la ville offre non pas la Beauté, mais des îlots de son souvenir, des fragments perdus dans les rues sales, dans le bruit, parmi les pancartes et les passants sans grâce, des lambeaux dans des églises et des parcs admirables dont l’entrée est payante. Une belle ville… Je préfèrerais une ville belle : en postposant l’épithète j’indiquerais quelque splendeur perdue dont seuls des livres, des peintures et quelques photographies anciennes peuvent encore témoigner. Les siècles passés, certes, ont connu des voyageurs qui se plaignaient déjà des villes, ainsi Montaigne qui, dans son Journal en Italie par la Suisse & l'Allemagne en 1580 & 1581, déplore les odeurs et les bruits qui l’assaillent. Que nous dirait Michel de Montaigne, qu'ajouterait-il à propos de nos villes à ses Essais mouvants ? Et Baudelaire ! Charles Baudelaire qui s’affligeait, vers 1860, des affiches sur les murs de Paris… Que dirait son fantôme aujourd’hui revenu, à quelle nausée plus immense encore succomberait-il ? Et François Pétrarque, qui se promena à Rome, en 1337, parmi les ruines antiques qui servaient de carrières...

Ainsi les villes belles ne sont plus – ce sont des masques désormais démasqués… Les puissants qui jadis ornaient les villes selon leur bon plaisir, et un goût souvent très sûr qu’ils apprenaient des artistes de leur temps, ont laissé la place à des puissants qui sont leurs héritiers mais dont la poursuite de la beauté ne rehausse plus le prestige, et dont la fortune, alors, est augmentée au rythme de la floraison, sans saison, des criardes pancartes, essaimées partout, vantant les produits que toute chose est à leurs yeux exclusivement devenue.

Il ne nous est que de déceler les îlots épars de la Beauté – il en est encore ! Prague, La Corogne, Athènes, Saint-Pétersbourg, Munich, Rome, Turin, Florence, Gênes, mille villes sont d'abord dans nos livres imaginaires ou réels, et c'est à nous d'en ouvrir les pages enluminées.