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vendredi, 06 juin 2014

Les ports

 

 

 

Je ne dirai pas que Brest est une belle ville : il suffit de voir le colossal Pont de Recouvrance jurant près d'une Tour Tanguy qui semble bien solitaire, et les barres d'immeubles sans grâce siégeant à l'entour d'un château composite. La ville du Havre, si souvent décriée, m'apparaît quant à elle infiniment plus harmonieuse et cependant, elle aussi fut largement reconstruite après la guerre. Le visiteur se promène pourtant avec plaisir dans Brest, sous les nuages bretons, renouvelés sans cesse. Toute ville qui est un port sait être féconde : le rêve des oiseaux, la générosité des bateaux, les rues autrement préoccupées, tout cela sonde le regard du promeneur ainsi qu'un vent différent dans le monde, une autre ville, une pensée.

 

 

 

 

 

 

lundi, 02 juin 2014

Le visiteur vêtu de noir

 

 

 

 

Je ne songe jamais assez, avant de me rendre dans les musées, aux tableaux recouverts par ces maudites vitres réfléchissantes, qui bien entendu sont placés en face d'une source de lumière, ampoule ou fenêtre... Les muséographes viennent-ils dans les galeries de peinture qu'ils administrent ? Il est à craindre que non : ils s'y verraient ne pas voir grand' chose, devant tel tableau protégé de la poussière, certes, mais aussi des regards, par une vitre à ce point jalouse. Je ne parle même pas des photographies rendues difficiles : l'œil et les mains du spectateur s'y voient autant que le dessin et la couleur.

 

Il m'apparaît que je devrais désormais pénétrer dans ces salles vêtu d'une grande cape noire, laquelle deviendrait écran lorsque je me placerais devant l'œuvre ainsi vitrifiée. Je n'oublierais pas ma chemise noire, mon écharpe noire, mes gants noirs, mon chapeau noir, ni même, souvenir des bals masqués que j'ai hantés, mon grand loup noir...

 

 

 

 

16:50 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Musée d'un regard | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

mardi, 27 mai 2014

La théorie de la Relativité

 

 

 

 

Il est des instants où je me sens plus idiot, plus insuffisant encore : alors, j'écoute quelque symphonie, quelque concerto, quelque sonate sublimissime, comme il se doit, et la musique s'achève et le silence qui suit, etc. Mais non : tandis que la musique s'est tue, par ma fenêtre, non loin, tout près, dans les arbres et les buissons et sur les toits qui ont lieu dans le petit passage parisien que j'habite, chantent, plus présents que des amis, un et deux, et trois et mille oiseaux qui sont là : que ne les avais-je auparavant écoutés, qui ont déjà, depuis toujours, la grâce d'un Mozart et d'un Ravel ?

 

 

 

 

 

 

21:21 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

lundi, 19 mai 2014

Synchronie

 

 

 

Le 4 décembre 1359, Edward III, roi d'Angleterre, campe avec son armée devant Reims, dans l'intention, encore une fois, de s'y faire couronner roi de France — c'est l'un des épisodes que narre Georges Minois dans son long et passionnant ouvrage, La Guerre de Cent Ans, que je suis également en train de lire ; je veux dire que je le lis parmi d'autres livres, car il me faut préciser que cette interminable suite de batailles, de massacres, d'assassinats, de destructions, entée d'épidémies de peste, et de famines, est accablante, et qu'elle demande quelques pauses à son lecteur, non par simple délicatesse, mais parce qu'il faut garder, autant que possible, l'esprit clair (et j'en dirais de même de la lecture continue des immenses et terribles Bienveillantes de Jonathan Littell, lecture continue qui rendrait parfaitement fou le lecteur de ce roman ; elle ne correspond pas à la lecture quotidienne de la vie...).

 

Ainsi donc nous voici à Reims, le 4 décembre 1359. Et, à cette occasion, Georges Minois nous apprend en passant (« Mais l'heure n'est pas à la poésie », écrit-il naïvement*, il faut bien être naïf parfois, même lorsqu'on est Georges Minois) que, parmi ceux qui s'apprêtaient à combattre le roi d'Angleterre et protéger la ville, se trouvait le poète et musicien Guillaume de Machaut, chanoine de la sublime cathédrale, et auteur du Livre du Voir Dit et du Dit de la Rose. Et l'historien d'ajouter que dans le camp d'en face, c'est-à-dire l'armée anglaise, figurait Geoffrey Chaucer, le poète des licencieux et drôles Contes de Cantorbéry. Presque dans le même temps, non loin de là, parce qu'il était de l'entourage des légats du pape Innocent VI qui tentaient en vain quelque paix, François Pétrarque lui-même vint constater l'horreur du désastre qui avait lieu.

 

Mais justement, ce qui avait lieu, en ces heures vraiment affreuses, n'était rien, je veux dire, non pas rien pour ces hommes malheureux qui mouraient au nom de choses qui les dépassaient, et qui étaient massacrés selon les intérêts de puissants pour lesquels ils n'étaient rien, mais rien pour notre inénarrable mémoire, ni pour la beauté ; le véritable événement était la réunion, en un seul lieu, selon quelque heure, de trois hauts poètes, sans doute effarés par leur temps comme nous le sommes par le nôtre. Cela n'eut pas lieu cependant pour les contemporains de Machaut, de Chaucer et de Pétrarque — cela a lieu toujours dans nos pensées, qui sont aussi des rêves, certes.

 

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* Page 199 de l'édition de poche "Tempus", Paris : Perrin, 2010.

 

 

19:49 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

mardi, 06 mai 2014

Le vif

 

 

 

 

Dieu sait que j'aime les lieux où l'histoire est encore vive, à l'instar des monuments qui semblent n'avoir pas été touchés, et des tableaux qui rêvent toujours dans les palais ou les églises pour lesquels ils furent conçus. À Tronoën, en Bretagne, près de la chapelle elle-même épargnée par le temps, le voyageur ébloui découvre encore le Calvaire, massive construction de pierre où de vastes statues et hauts-reliefs rongés par l'air de la mer se déploient encore, pour la plupart d'entre eux, distinctement, et ce voyageur croit à une apparition fantastique : ce qu'il voit là est un édifice demeuré sur sa terre depuis son origine, seul le temps est passé sur sa pierre, et nulle main d'homme n'a osé le déplacer, encore moins le détruire. Je n'avais jamais contemplé auparavant un tel Calvaire, sinon les fragments éparpillés que l'on voit dans les musées et qui semblent être navrés d'avoir perdu leur demeure ; ceux-ci, je m'en avise, ne m'auront jamais donné qu'une idée trop vague de la beauté d'un Calvaire presque intact, qui n'a perdu que ses couleurs et dont le grain de la pierre est la nostalgie elle-même.

 

 

 

 

 

dimanche, 04 mai 2014

Pays mouvant

 

 

 

 

Les gens de Bretagne auxquels j'ai parlé, durant mon récent voyage en ces contrées, me dirent bien souvent la même chose, à savoir que leur pays illustrait, chaque jour ou presque, les quatre saisons : aux vents enthousiastes et glaciaux succèdent en effet les nuages les plus calmes, eux-mêmes remplacés soudain par un ciel d'orage furibond qu'apaise bientôt une toute douce pluie qui fait place au plus extatique des ciels bleus. J'aurai aimé cela. Je dois bien dire qu'en France, même en Normandie, et même dans les Pyrénées, les "Hautes-Pyrénées" où je suis né, je n'ai guère vécu de ciels aussi changeants, aussi délicieusement capricieux, aussi féconds, aussi propices au rêve, aussi comparables à la pensée qui danse. À la Pointe de Dinan, qui est peut-être plus belle encore que la Pointe du Raz, j'ai vu, en une heure à peine, une mer bleue, une mer blanche, une mer verte et une mer noire, et j'ai vu de l'aveuglant et du sombre, la pluie intime et le soleil formidable, des nuages inoubliables comme la musique et les plus beaux des ciels peints, et puis un arc-en-ciel. En avançant, toujours, ce ne pouvait être que la fin du monde.

 

 

 

 

samedi, 26 avril 2014

Voiles

 

 

 

 

DSC_8900 Patrick Mussa.jpg

 

Patrick Mussa (1880-?), Le retour du pardon de Sainte-Anne-la-Palud, ou Bénédiction de la mer,
Musée & Office de tourisme (une maison du XVe siècle), à Locronan,
photographie : février 2014.

 

 

Voilà un étonnant mystère : l'année de la mort de ce peintre, qui m'est restée introuvable. Mes livres et les sites de l'Internet que j'ai consultés ne connaissent que la date de sa naissance. Ainsi l'on pourrait mourir au XXe siècle sans que le jour en soit connu... Peut-être un Lecteur de passage pourra-t-il lever quelque voile ?

 

 

 

mardi, 15 avril 2014

Le Regard de Cœuvre

 

 

« Je possède, dès que j'y entre,

Ce jardin, Besme, plus que vous ne le possédez. »

 

(Paul Claudel, La Ville, acte I.)

 

J'aurais pu nommer toutes mes photographies — et, partant, intituler mes quelques livres de photographies — Le Regard de Cœuvre.

 

 

 

vendredi, 04 avril 2014

Paysage avec un sésame

 

 

 

 

DSC_8391 Georges Michel.jpg

 

Georges Michel (1763-1843), Paysage (1820),
Musée des beaux-arts de R
ennes,
 photographie : février 2014.

 

 

Comme demeure étrange et doux, toujours, lors de quelque voyage, le plaisir de découvrir une toile de Georges Michel dans une salle de peinture... On dirait que nombre de musées de France possèdent du « peintre de Montmartre » les œuvres éparses (il s'agit assez souvent de « dépôts du Louvre »)  en toute discrétion, quasi en murmurant : ces musées les exposent sans que (presque) jamais leurs catalogues les mentionnent ou les référencent — ainsi que des trésors d'Ali Baba vers lesquels le seul sésame serait : « Je me cache (aux yeux de tous) ».

 

 

 

 

mardi, 01 avril 2014

Mort d'un contemporain

 

 

Hommage.

 

 

Jacques Le Goff est mort aujourd'hui. Je me souviens de toutes les heures que j'ai passées en compagnie de ses livres, le soir, et même la nuit, à l'occasion de quelques insomnies, ou encore lors de certains après-midi de vacances, au soleil, dans un beau jardin... Son dernier ouvrage publié (1) présentait une "thèse" audacieuse selon laquelle, en substance, et pour aller très vite, le Moyen Âge (ou "l'esprit" de ce temps), loin de s'achever, de s'épuiser à la Renaissance, courrait jusqu'au XVIIIe siècle...

 

L'historien fut, il s'efforça de l'être du moins, un contemporain, au sens où l'entend Giorgio Agamben : « [Selon Nietzsche, d'après l'une de ses Considérations intempestives] Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n'adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps. / Cette non-coïncidence, cette dyschronie, ne signifient naturellement pas que le contemporain vit dans un autre temps, ni qu'il soit un nostalgique qui se reconnaît mieux dans l'Athènes de Périclès ou le Paris de Robespierre ou du marquis de Sade que dans la ville ou dans le temps où il lui a été donné de vivre. Un homme intelligent peut haïr son époque, mais il sait en tous cas qu'il lui appartient irrévocablement. Il sait qu'il ne peut pas lui échapper. / La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances ; elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l'anachronisme. Ceux qui coïncident trop pleinement avec l'époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons mêmes, ils n'arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu'ils portent sur elle. » (2)

 

Autant dire que nous ne trouvons guère, parmi nos "contemporains", ces vrais contemporains... Heureusement, à l'instar de Giorgio Agamben, Paul Veyne et Georges Minois publient toujours des livres !

 

 

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(1) Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches ? Paris : Seuil, 2014 (coll. La Librairie du XXIe siècle)

(2) Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ? (Traduction de Maxime Rovere). Paris : Payot, 2008, pp. 9-11 (coll. Rivages poche/Petite bibliothèque)

 

 

 

17:08 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases, Crayonné dans la marge | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |