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mercredi, 07 janvier 2015

Les Cloches

 

 

 

 

Serguei Rachmaninoff, Les Cloches, IV. Lento lugubre, d'après Les Cloches, poème d'Edgar Poe.  Philharmonique de Moscou, direction : Dmitri Jurowski, Elchin Azizov, baryton, Chœur Yurlov de Russie. Maison internationale de la musique de Moscou, Svetlanov Hall, 10 mars 2012.

 

Les Cloches,

par Edgar Allan Poe,

traduction de Stéphane Mallarmé

 

Entendez les traîneaux à cloches — cloches d’argent ! Quel monde d’amusement annonce leur mélodie ! Comme elle tinte, tinte, tinte, dans le glacial air de nuit ! Tandis que les astres qui étincellent sur tout le ciel semblent cligner, avec cristalline délice, de l’œil : allant, elle d’accord (d’accord, d’accord) en une sorte de rythme runique, avec la « tintinnabulisation » qui surgit si musicalement des cloches (des cloches, cloches, cloches, cloches, cloches, cloches) : du cliquetis et du tintement des cloches.

Entendez les mûres cloches nuptiales, cloches d’or ! Quel monde de bonheur annonce leur harmonie ! À travers l’air de nuit embaumé, comme elles sonnent partout leur délice ! Hors des notes d’or fondues, toutes ensemble, quelle liquide chanson flotte pour la tourterelle, qui écoute tandis qu’elle couve de son amour la lune ! Oh ! Des sonores cellules quel jaillissement d’euphonie sourd volumineusement ! Qu’il enfle, qu’il demeure parmi le Futur ! Qu’il dit le ravissement qui porte au branle et à la sonnerie des cloches (cloches, cloches - des cloches, cloches, cloches, cloches), au rythme et au carillon des cloches !

Entendez les bruyantes cloches d’alarme — cloches de bronze ! Quelle histoire de terreur dit maintenant leur turbulence ! Dans l’oreille saisie de la nuit comme elle crie leur effroi, trop terrifiées pour parler, elles peuvent seulement s’écrier hors de ton, dans une clameur d’appel à merci du feu, dans une remontrance au feu sourd et frénétique bondissant plus haut (plus haut, plus haut), avec un désespéré désir ou une recherche résolue, maintenant, de maintenant siéger, ou jamais, aux côtés de la lune à la face pâle. Oh ! Les cloches (cloches, cloches), quelle histoire dit leur terreur  — de Désespoir ! Qu’elles frappent et choquent, et rugissent ! Quelle horreur elles versent sur le sein de l’air palpitant ! Encore l’ouïe sait-elle, pleinement, par le tintouin et le vacarme, comment tourbillonne et s’épanche le danger ; encore l’ouïe dit-elle, distinctement, dans le vacarme et la querelle, comment s’abat ou s’enfle le danger, à l’abattement ou à l’enflure dans la colère des cloches, dans la clameur et l’éclat des cloches !

Entendez le glas des cloches — cloches de fer ! Quel monde de pensée solennelle comporte leur monodie ! Dans le silence de la nuit que nous frémissons de l’effroi ! À la mélancolie tenace de leur ton. Car chaque son qui flotte, hors la rouille en leur gorge — est un gémissement. Et le peuple — le peuple — ceux qui demeurent haut dans le clocher, tout seuls, qui sonnant (sonnant, sonnant) dans cette monotonie voilée, sentent une gloire à ainsi rouler sur le cœur humain en pierre — ils ne sont ni homme ni femme — ils ne sont ni brutes ni humains  — ils sont des Goules : et leur roi, ce l’est, qui sonne ; et il roule (roule  — roule), roule un Péan hors des cloches ! Et son sein content se gonfle dans ce Péan des cloches ! Et il danse, et il danse, et il hurle : allant d’accord (d’accord, d’accord) en une sorte de rythme runique, avec le tressaut des cloches — (des cloches, cloches, cloches), avec le sanglot des cloches ; allant d’accord (d’accord, d’accord) dans le glas (le glas, le glas) en un heureux rythme runique, avec le roulis des cloches — (des cloches, cloches, cloches), avec la sonnerie des cloches  — (des cloches, cloches, cloches, cloches, cloches, cloches - cloches, cloches, cloches) — le geignement et le gémissement des cloches.

 

 

 

 

22:23 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases, Autour de la musique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

vendredi, 24 octobre 2014

Lumières

 

 

 

 

 

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Sur le chemin des Alpes, des Deux-Alpes à Vénosc, en Isère,
photographie : juillet 2014.

 

 

« La lumière n’a pas de bras pour nous porter. »

Pierre-Albert Jourdan, La Langue des fumées (1961)

 

 

 

lundi, 29 septembre 2014

Lire le poème

 

 

 

« [Edgar Degas] racontait (...) que Mallarmé ayant lu un sonnet devant quelques disciples, et ceux-ci, dans leur admiration, voulant paraphraser le poème, l'expliquaient chacun à sa façon : les uns y voyant un coucher de soleil, les autres le triomphe de l'aurore ; Mallarmé leur dit :  "Mais pas du tout... C'est ma commode."

Il paraît que Degas alla jusqu'à raconter cette histoire devant son héros, dont on dit qu'il sourit de l'entendre, mais d'un sourire un peu nécessaire.

J'ajoute que l'anecdote elle-même me semble peu vraisemblable. Mallarmé, à ma connaissance, ne lisait jamais ses vers devant témoins. Il m'a bien lu le "Coup de Dés" en 1897 ; mais c'était dans le tête-à-tête, et l'extraordinaire nouveauté de cet ouvrage lui a paru, sans doute, justifier une expérience directe de son effet. »

 

Paul Valéry, Degas Danse Dessin (1938).

 

 

 

14:59 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

vendredi, 12 septembre 2014

Itinéraire royal

 

 

 

 

Il y a dans le petit ouvrage écrit par Louis XIV, Manière de montrer les jardins de Versailles, une phrase d'une beauté envoûtante ; son rythme calme, sa grâce hautaine, le ton détaché sur lequel elle semble être prononcée, sont, je trouve, irrésistibles ; à elle seule, elle raconte une merveilleuse et mystérieuse histoire :

 

« Quand on sera dans le centre de la maison, on fera voir l'obscurité du bois, le grand jet et la Nape* au travers de l'ombre. »

 

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* Orthographe du XVIIe siècle.

 

 

 

vendredi, 08 août 2014

D'un très ancien château

 

 

 

Grégoire de Tours ne croit pas si bien dire lorsqu'il écrit, dans son Histoire des rois francs, que le lecteur aura « plaisir » à lire sa description de ce qui fut sans doute le premier château de Dijon (c'est-à-dire une petite cité fortifiée, avec ses maisons, ses rues, ses places et son château), lequel, évidemment, a disparu depuis longtemps (et n'existe plus, hélas, qui fut démoli à la fin du XIXe siècle, le château-fort de Dijon qui lui succéda) :

 

« Ce château, situé au milieu d'une plaine assez agréable, est entouré de très fortes murailles. (...) Au midi coule la rivière d'Ouche, extrêmement poissonneuse ; au nord, il y a une autre petite rivière qui, entrant par une porte, passe sous un pont, sort par la porte opposée, et entoure toute la forteresse de son onde pure et tranquille. À sa sortie, elle fait tourner des moulins avec une rapidité étonnante. Les quatre portes sont placées aux quatre points cardinaux ; tout l'édifice est garni de trente-trois tours ; les murs d'enceinte sont construits en pierres de taille carrées jusqu'à une hauteur de vingt pieds ; le surplus est en moellons ; ces murs ont trente pieds de haut et quinze d'épaisseur ; je ne sais pourquoi cette forteresse n'a pas reçu le nom de ville. Elle est entourée de fontaines remarquables ; au couchant, s'élèvent des montagnes très fertiles, dont les vignobles produisent un vin délicieux. Quelques-uns prétendent que ce château a été construit par l'empereur Aurélien. » *

 

Si ces « quelques-uns » ont alors dit vrai, le château daterait de la fin du IIIe siècle, et plus précisément des années 270-275, celles du règne d'Aurélien... Je n'y crois qu'à moitié, mais j'aime tout de même y croire : cela, même si je sais y projeter l'image merveilleuse que je me fais des châteaux-forts du haut Moyen Âge... Quand bien même cette forteresse décrite par notre évêque historien daterait du IVe ou du Ve siècle, je me serais volontiers rendu au haut de l'une de ses trente-trois tours.

 

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* Grégoire de Tours, L'Histoire des rois francs, traduite du latin par J. J. E. Roy, Paris : Gallimard, 2011, pp. 68-69. (collection Folio/histoire)

 

 

 

vendredi, 27 juin 2014

Les autres demeures

 

 

 

 

 

« Le soir je suis venu au Tréport, ne pouvant me résigner à coucher si près de la mer sans l'avoir à la semelle de mes souliers. »

 

Victor Hugo, extrait d'une Lettre à sa femme, Le Tréport, 6 août 1835.

 

(Victor Hugo, lorsqu'il se rendait au Tréport, logeait à l'Hôtel de Calais. Après tout, les hôtels où séjournèrent les écrivains et les artistes que nous aimons ne sont-ils pas tout aussi hantés de leurs présences que les maisons qu'ils habitèrent et que, parfois, nous pouvons visiter comme l'on visitait jadis les lieux des saints hommes ?)

 

 

 

 

06:29 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases, Crayonné dans la marge | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mardi, 17 juin 2014

Mondes

 

 

 

« La libération du carcan de l'espace et du temps est une aspiration du poète et du mystique, mais ce sont les mathématiciens qui l'ont réalisée. » 

                                                                              Arthur Eddington

 

 

 

 

19:12 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

lundi, 28 avril 2014

Époque

 
« Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient — sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané de Dieu. J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. C’est pourquoi je n’abandonnai pas Dieu aussi totalement qu’ils le firent, mais n’admis jamais non plus l’idée d’Humanité. Je considérai que Dieu, tout en étant improbable, pouvait exister ; qu’il pouvait donc se faire qu’on doive l’adorer ; quant à l’Humanité, simple concept biologique ne signifiant rien d’autre que l’espèce animale humaine, elle n’était pas plus digne d’adoration que n’importe quelle autre espèce animale. Ce culte de l’Humanité, avec ses rites de Liberté et d’Égalité, m’a toujours paru une reviviscence des cultes antiques, où les animaux étaient tenus pour des dieux, et où les dieux avaient des têtes d’animaux. »
 
 
Fernando Pessoa, « Autobiographie sans événements » [29 mars 1930], Le Livre de l’intranquillité. Paris : Christian Bourgeois, 1999, pp. 37-38.
 
 
 
 
 

08:41 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mercredi, 23 avril 2014

La priorité (de la Bouche d'Or)

 

 

 

« Qu'y a-t-il de meilleur, dis-moi ? Parler du voisin et de ses affaires, s'enquérir curieusement de toutes choses ? Ou s'entretenir des anges et des choses qui sont propres à nous enrichir ? »

  

             Saint Jean Chrysostome (Commentaire sur l'Évangile selon saint Jean, IVe s.)

 

 

  

09:23 Écrit par Frédéric Tison dans Album des phrases | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mardi, 15 avril 2014

Le Regard de Cœuvre

 

 

« Je possède, dès que j'y entre,

Ce jardin, Besme, plus que vous ne le possédez. »

 

(Paul Claudel, La Ville, acte I.)

 

J'aurais pu nommer toutes mes photographies — et, partant, intituler mes quelques livres de photographies — Le Regard de Cœuvre.