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dimanche, 20 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (10)



 

Mardi 30 avril 2019, le soir.

 

Mon nouveau guide se fait appeler Monsieur Yang, c’est un homme d’âge mûr, cultivé, souriant, et qui possède une longue expérience ; il est intarissable sur l’histoire de Pékin et de ses environs.

*

Le ciel est redevenu radieux. La Chine connaît donc le ciel bleu.

*

Les derniers jours de mon voyage sont un enchantement. Nous fûmes aujourd’hui à la Grande Muraille de Chine, ou plutôt nous en avons visité une partie. Que dire de celle-ci, sinon des banalités, sinon que c’est une merveille ? Nous sommes entrés par la dite « Passe de Juyonggan » (« Porte des Nuages », si j’ai bien compris) qui permet d’accéder à une portion de la muraille construite en pierre, tandis que d’autres portions, que je n’ai pas vues, sont en terre battue. Les marches sont très irrégulières (elles sont hautes tantôt d’une pierre, tantôt de deux, tantôt de trois, si bien que nous montons à petits pas pour faire soudain des pas de géants, tout cela d’une manière en apparence capricieuse), ce qui rend l’ascension assez rude ! Je m’étonnais moi-même d’être, en toute simplicité, sur la Grande Muraille de Chine ! Le vent régnait. Le paysage grandiose, alentour, se prêtait au rêve ; il me semblait que je contemplais deux mille ans d’une histoire que je ne pourrai jamais, et à jamais, tout à fait comprendre.

*

Les tombeaux des Ming, près de la ville de Changling, se trouvent non loin. Le site est gigantesque (la seule « Voie des Esprits » qui mène aux tombeaux est longue de sept kilomètres), si bien que nous avons effectué une partie de la visite en voiture.

L’allée majestueuse dite « Voie des Esprits » est ponctuée de nombreuses statues magnifiques, des chefs-d’œuvre de pierre stupéfiants, qui représentent d’abord des chevaux, des chameaux (j’ignorais que la Chine connût des chameaux !), des lions, des éléphants, et toute sorte d’animaux imaginaires et hybrides, debout ou agenouillés, puis des mandarins, des civils et des militaires hiératiques chargés de veiller sur la mémoire des anciens Empereurs. 

 

(à suivre.)

 

 

 

07:33 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mercredi, 16 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (9)

 

 

Lundi 29 avril 2019, deux heures trente du matin

[Dans le train Xi’an-Pékin]

 

J’ai dormi un peu, miracle ! Le train semble un quasi « direct » : mais 1 200 km en onze heures, tout de même… Par la fenêtre je ne distingue presque rien, des formes sombres, des immeubles immenses encore sans doute ; tout ce que je traverse est plongé dans le noir.

*

J’espère que le climat sera plus favorable, à Pékin. Pour l’instant, depuis huit jours, je n’ai vu qu’un ciel gris au-dessus de la Chine, rarement traversé d’éclaircies, et pourtant j’ai fait du chemin ! Mes photographies en ont pâti ; j’ai dû faire appel à mes quelques connaissances en terme de cadrage pour éviter autant que se peut des clichés aux ciels brûlés, des images ternes et sans relief.

4 h 30 : le train est arrêté depuis une vingtaine de minutes dans une gare aux quais gigantesques, totalement déserts. Durant une heure, j'ai achevé l'un des poèmes de mon livre futur.

(...)

6 h 50 : j’arrive à Pékin ! Sa banlieue, sans surprise, est grise, triste, déshumanisée. Mais après tout, il faut bien passer par cela également pour arriver à Paris...

*

(Pékin, le soir.)

 

Pékin m’a immédiatement séduit. Quelle belle et vaste ville ! Je ne cessais de me dire : « Je suis à Pékin, je suis à Pékin ! ». Je sais que toute la grâce et la raison d’un voyage résident dans le voyage lui-même, bien souvent, mais c’est ici le lieu qui est une sorte de récompense (« Tu as fait un long voyage pour arriver au voyageur », écrivit Farid od-dîn Attâr dans son Colloque des oiseaux, cela est si beau). Je suis ici, je suis ici : j’aime cette pure verticalité, et la sensation quasi extatique de ne vouloir pas être ailleurs, à ce moment-là, dans ce lieu-là – une ville peut être comme une étreinte ou un baiser.

 

(...)

*

Il m'est arrivé d'écrire que « le temps s'étonne en nous » [cf. « Minuscules II, extraits de carnets de notes 2018-2019 », Les Hommes sans Épaules, n° 50, second semestre 2020] ; il m'apparaît qu'il nous hait, qu'il souhaite notre destruction.

*

Un dieu des portes ajouterait Pékin à la liste de ses « villes précieuses », sans nul doute.

*

Ah ! Le Temple du Ciel ! J’ai pensé à Victor Segalen, aux Stèles, celui de ses livres de poésie que j'aime tant, et dont je connais quelques poèmes par cœur, comme celui-ci, qui est l'un des plus beaux que j'ai jamais lus :

 

Éloge et pouvoir de l'absence

 

Je ne prétends point être là, ni survenir à l’improviste, ni paraître en habits et chair, ni gouverner par le poids visible de ma personne,

Ni répondre aux censeurs, de ma voix ; aux rebelles, d’un œil implacable ; aux ministres fautifs, d’un geste qui suspendrait les têtes à mes ongles.

Je règne par l’étonnant pouvoir de l’absence. Mes deux-cent-soixante-dix palais tramés entre eux de galeries opaques s’emplissent seulement de mes traces alternées.

Et des musiques jouent en l’honneur de mon ombre ; des officiers saluent mon siège vide ; mes femmes apprécient mieux l’honneur des nuits où je ne daigne pas.

Égal aux Génies qu’on ne peut récuser puisqu’invisibles, — nulle arme ni poison ne saura venir où m’atteindre.

 

[Note (2020) : je connais certes ce poème (presque) par cœur, mais j'ai tout de même vérifié dans ma bibliothèque l'exactitude des versets que je cite ici, et j'ai corrigé la ponctuation que je n'avais pas alors tout à fait respectée. D'autre part, il m'est impossible de respecter ici la mise en page voulue par le poète.]

*

Voilà encore la Chine que je croyais, naïvement, trouver partout… J’ai marché le long de la Voie sacrée, empruntant le parcours ancien des Empereurs lorsqu’ils allaient sacrifier aux dieux des animaux domestiques mâles, afin d'obtenir d'abondantes récoltes. Un petit pavillon au toit jaune se distingue parmi ceux qui sont disposés au bord de la Voie, pavillon délicat destiné au changement de vêtements des Empereurs des dynasties Ming et Qing. Le Temple, récompense au bout du chemin, est un grand pavillon avec une triple rotonde ornée de tuiles bleues délicatement vernissées ; le pavillon de forme ronde (symbole du Ciel) se dresse au centre d'une place carrée (symbole de la Terre), elle-même l'écrin d'une esplanade entourant le temple, dallée de marbre blanc.

 

(à suivre.)

 

 

06:46 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

samedi, 12 septembre 2020

De quelques photographies de voyage

 

 

[Dans le train Xi'an-Pékin, minuit, notes ébauchées, revues en 2020]

 

Tandis que je les publie désormais, il me semble que la plupart de mes photographies de Chine, au fond, sont assez tristes, avec tous ces ciels blancs, brûlés, avec ces pluies incessantes... On dirait que la Chine, alors, m'accompagnait dans mon errance grise. J'étais pourtant en train de faire un extraordinaire voyage ! Et l'immémoriale et sublime Chine m'ignorait superbement, naturellement. Quelle malédiction inconnue m'accompagnait ? Quel désespoir ? Quelle attente ? Quelle indifférence ?

 

(Un seul soleil, parfois, un peu de lumière eussent suffi, mais ils étaient cette absence des dieux qu'il faut reconnaître sans la comprendre.)

 

(...)

 

 

 

22:40 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

jeudi, 10 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (8)

 

 

Dimanche 28 avril 2019, quatre heures trente du matin.

[Xi’an.]

 

(...)

Les insomnies sont des écoles de solitude ; il semble qu’on est alors une seule et solitaire bougie à la flamme vacillante dans l’immensité d’une obscurité interstellaire.

(...)

Être quitté, ou délaissé, c'est être mille fois abandonné au bord d'une route qui était à peine esquissée. La solitude, ce sont des lèvres patientes et bouleversées, et un corps élevé dans une chambre vide. Oh, ce silence, ô silence, c'est un lambeau déchiré de la robe de Mélisande, c'est un oiseau qu'on enterre, une fenêtre obstruée sans raison, et une fenêtre effondrée. C'est un palais glacial où chaque pas résonne sur des dalles pourtant sans écho. C'est un mariage détruit par l'imposture, et ce sont des enfants qui s'étonnent. C'est une porte qu'on n'a pas entendu se fermer. C'est un parc où toutes les statues regardent au loin. Ce sont les broderies, les tapis d'herbe, les nappes dormantes des jardins de tous les châteaux du monde. C'est de la neige qui tombe, qui est tombée, tombée, et l'on a oublié son manteau, et l'on n'a pas les bonnes chaussures. C'est un sexe qui se dresse dans la nuit pour personne. Ce sont des mains qui résonnent, qui ne font rien, qui résonnent, qui écrivent. C'est un train qui roule pour rien, vers rien, rien. C'est le maître d'une maison dont les portes sont ouvertes. C'est la somme des fenêtres, une comète échouée sur la plage du monde. C'est quelqu’un dans un couloir obscur, et personne n'est là ni ne comprend. Et quelqu'un soudain vous hurle d'aller vers quelque chose, quelqu'un hurle, hurle, quelqu'un vous reproche quelque chose, et vous ne pouvez cependant pas sortir.

(…)

Le temps, en Chine, est étrangement plus long. Deux voire trois heures me semblent avoir passé tandis qu’une heure a eu lieu. Le temps lui-même a changé d’échelle, à l’instar des lieux, des bâtiments et des trajets.



(Dans le train Xi’an-Pékin, le soir.)



Onze heures de voyage à venir : je finis par m’habituer à ces trajets désespérément longs.

*

Il a plu toute la journée, aujourd’hui, à Xi’an – qui est une belle ville, vaste et ornée de beaux bâtiments, pour ce que j’en ai vu –, si bien qu’au lieu d’une vraie promenade de découverte j’ai admiré surtout, entre les gouttes, la Grande Pagode de l’Oie sauvage (648 ou 684 selon mon guide ou le Guide vert), magnifique et rare exemple presque intact de l’interprétation chinoise d’une architecture indienne bouddhiste, dressée au sein d’un beau jardin parsemé de temples de bois sombre et de pavillons élégants, rouges et blancs.

Puis je suis allé me promener dans le quartier musulman – principalement une longue artère de boutiques entourée de souks –, populeux mais tranquille. Des échoppes vendent d’étranges mets, notamment des brochettes de viande de créatures souvent inconnues dont la vue et l’odeur seules m’ont soulevé le cœur. Des magasins proposent de tout, des gâteaux, du chocolat, de grotesques souvenirs pour touristes, des vêtements, d’improbables gadgets criards.

Étonne, non loin, à l’écart des souks, la belle Grande Mosquée construite au XIVe siècle, sous les Ming. Les façades et le toit de la mosquée évoquent un temple bouddhiste ; ses minarets épousent la forme d’un temple taoïste ; les jardins qui les entourent sont des jardins chinois (peut-on dire « jardin à la chinoise » ?) – l’islam s’est ici très bien acclimaté à son pays d’accueil : il se fond pour ainsi dire dans le paysage…

*

Je suis désormais dans le train de nuit Xi’an-Pékin. Le contrôle ridiculement tatillon des bagages, à deux reprises, m’a coûté quelques petites bombes aérosols (telle qu’une crème à raser, extrêmement dangereuse en effet) et une paire de ciseaux à laquelle je tenais – Tout cela sans parler du sentiment d’horreur que me procure la foule, omniprésente ici. Je n’ai pas patienté longtemps dans la salle d’attente de la gare, mais cette dernière était bondée et surchauffée, des enfants pleuraient en hurlant, des gens me bousculaient sans façon, sans s’excuser bien sûr, j’ai failli perdre ma veste dans la précipitation soudaine, lorsque le train fut annoncé – une sorte de panique m’a envahi, et c’est à chaque fois la même chose dès que je me sens pris au piège d’un lieu ou d’une situation : je veux fuir, et il est impossible de fuir : après la perte ou la fuite d’un être aimé, et après la douleur physique, je ne sais rien de plus atroce.

*

Mais je me rends à Pékin ! À Pékin ! C’est comme dans un rêve. J’arpente le train, ou plutôt ce tortillard, impatiemment.

 

(à suivre.)





23:56 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

lundi, 07 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (7)



Samedi 27 avril 2019

(Dans le TGV Luoyang-Xi’an.)

 

Chaque voyage entre les haltes de beauté qu’incarnent les lieux de mes visites est la variation de tracasseries sans cesse renouvelées. Nous passons notre temps à attendre, attendre, attendre, dans des lieux fermés, bruyants et inhospitaliers. Pour accéder aux quais, nous devons patienter jusqu'à ce qu’un panneau lumineux annonce l’imminence de l’arrivée du train, et dès lors faire la queue, comme dans de ridicules starting blocks, jusqu’à ce que les tourniquets d’accès s’ouvrent enfin. Aucune libre circulation n’est possible, c’est étouffant. Heureusement, le trajet est, cette fois, plus rapide.



(À Xi’an, le soir.)

 

Mon nouveau guide s’appelle Pong (« comme dans ping pong », me dit-il en riant, mais en fait on prononce « pon »), il a une trentaine d’années ; il parle bien le français qu’il a étudié à Lille entre 2003 et 2006. Il est très sympathique et souriant. Il parle avec fierté de son pays, et du modèle tant politique qu’économique que ce dernier, selon lui, incarne.

*

Nous fûmes à Lintong, une ville qui dépend de Xi’an (la « Capitale de l’Ouest »), si j’ai bien compris (mais les banlieues chinoises tentaculaires s’entremêlent inextricablement), où se trouvent les sites découverts en 1974 et qui abritent l’armée de terre cuite de l’Empereur Qin Shi Huangdi (259-210 avant notre ère). J'attendais cela avec impatience.

J’ignorais qu’il y avait en fait trois fosses à visiter. La plus connue est celle qu’on voit dans les beaux-livres ou les documentaires d’Arte et de France 5, et c’est la plus grande et la plus dégagée, dans une sorte d'immense hangar. J’ai fait plusieurs haltes très émouvantes devant ces soldats et ces chevaux d'argile traînant des chars, tous différents les uns des autres et très beaux. Quelques exemplaires de ces chefs-d'œuvre ont été ôtés des fosses pour être placés dans des vitrines où il est loisible de les contempler de manière plus rapprochée ; la qualité des visages et des corps façonnés, la finesse des vêtements, ornements, coiffures et coiffes, moustaches et barbes de ces archers, fantassins et généraux d'armée sont frappantes. Ce site démesuré (comme d'ailleurs tout en Chine, pour le meilleur et le pire) demeurera dans ma mémoire.

 

(à suivre.)

 

 

 

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mardi, 01 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (6)

 

 

Vendredi 26 avril 2019

(Luoyang, dans la province du Henan, le soir.)

 

À peine ai-je eu le temps de déposer ma valise à l’hôtel et de prendre une douche que me voici en route vers les grottes de Longmen, près de Luoyang – Je les ai visitées, hélas, en quasi somnambule. Sur une paroi s'étendant sur trois kilomètres environ, sont creusées de plus ou moins vastes et profondes niches où siègent des sculptures du Bouddha et d’Arahats (« Immortels ») datant des VIIe et VIIIe siècles.

Spectaculaire et magnifique est la « grotte », en fait une large paroi sculptée, portant le nom de Temple de Fengxian (« Sacrifice des Ancêtres ») et abritant un immense Bouddha figuré sous les traits de l’Impératrice Wei (624-705), entouré de Gardiens du Ciel de toute beauté. Je luttais alors contre la fatigue et je me disais que ce serait l’unique fois que je verrais une telle merveille – c’était déchirant. J’ai réalisé un petit film pour le souvenir.

*

En arrivant plus tard, non loin, au monastère Shaolin, j’eus quelque crainte : le lieu ressemble de prime abord davantage à un vaste parc d’attractions qu’à un monastère, avec ses boutiques et ses écrans géants – mais c’est en fait une école de Kung-fu, où étudient quelque dix mille élèves, et d'innombrables pavillons se déploient le long de belles et sobres allées.

Le Temple de Shaolin est une splendeur dont la décoration ne fut pas sans me rappeler celle des lieux sacrés du Sri Lanka.

Plus loin, la « forêt de Pagodes » est une impressionnante succession d'édifices en pierre et en brique dont la construction s'étale de 791 à 1911. Le site est une mémoire ; un grand cimetière, très émouvant.

*

(...)

Malgré l'épuisement, je veille, cette nuit, comme mon cœur... Il me semble que j'ai laissé quelque chose de ma vie parmi ces pagodes admirées tout à l'heure.

 

 

(à suivre.)

 

 

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samedi, 29 août 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (5)



Jeudi 25 avril 2019

[Suzhou.]

 

La cigarette électronique est tout de même très pratique, pour fumer tranquillement dans les chambres d’hôtels « non fumeur » ! Inutile, comme le fait le narrateur de Sérotonine, de briser les détecteurs de fumée en investissant les lieux…

*

Il est deux heures du matin, je me suis couché à dix heures du soir, je dors n’importe comment depuis mon arrivée. Quel étrange voyage ! Sur le papier, il apparaissait, non comme de tout repos, mais ainsi qu’une intense promenade. Or, c’est un inconfortable tourbillon, et seul le frêle et vaillant esquif qu’est ce carnet me maintient à flot, ainsi que mon autre carnet, celui sur lequel je travaille à mon futur livre, plutôt mal d’ailleurs, me contentant de griffonner longuement quelques phrases éparses qu’il me faudra reprendre.

(…)

*

La nourriture que l'on me sert dans les restaurants est toujours aussi peu appétissante. Heureusement, je me sustente lors des petits-déjeuners, à l'hôtel ; on m'y propose des mets parfois délicieux, à l'occidental. En revanche le jus d'orange est servi chaud, ou plutôt tiède ; les Chinois se méfient des boissons froides.

*

Ce matin, visite du Jardin Liu de Suzhou. Voilà sans aucun doute l’un des plus beaux, des plus raffinés des jardins qu’il m’aura été donné de contempler. Jardin sublime, et l'adjectif n'est pas trop fort. Des montagnes en miniature se contemplent dans des pièces d’eau. Des pierres rêvent. Des fleurs parlent. Un jardin de bonzaïs est un enchantement…

(…)

*

Désormais je suis dans le train pour Luoyang – seize heures de train assis ou allongé sur une couchette dans un compartiment exigu qui en compte quatre m’attendent, de trois heures de l’après-midi à sept heures du matin… Rude épreuve en perspective, d’autant que je redoute la nuit et son cortège d’insomnies.

*

Au-dessus de moi, deux Chinoises caquettent interminablement. Les bouchons d’oreille ont été inventés par un bienfaiteur de l’humanité.

*

 

[Vendredi 26 avril 2019]

 

Cela n’a pas manqué. Mille et un réveils cette nuit. Il est trois heures du matin ; encore quatre heures à tenir ; dans la nuit, par la fenêtre dont j’entrebâille doucement le rideau, j’aperçois d’innombrables immeubles d’habitation plus sinistres les uns que les autres, en vingt, trente, quarante exemplaires identiques et contigus, faiblement éclairés ça et là par des néons tristes et jaunes. La banlieue chinoise ressemble à un univers concentrationnaire.

J'ai arpenté le train tout à l'heure, et j'ai vu que certains passagers voyagent assis sur des banquettes de bois depuis tout ce temps, dans ce tortillard. Je ne suis finalement pas si mal loti, dans mon compartiment !

Mon corps épouse les soubresauts du train à chaque changement d’aiguillage.

 

(à suivre.)

 

 

06:10 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

mercredi, 26 août 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (4)

 

 

Mercredi 24 avril 2019

(Deux heures du matin.)

(…)

Je ne lis guère, en voyage. Je feuillette plutôt les quelques livres toujours trop nombreux que j’ai emportés avec moi. C’est que les jours sont les pages d’un livre nouveau, profondément riche et neuf, et que, au fond, les livres tiennent peu (la plupart d’entre eux devrais-je écrire). Rares sont les livres qui furent de quelque utilité sinon à leurs propres auteurs, et encore !

Seule l’écriture importe. Elle ne saurait dépendre que de moi – c’est la seule chose sur laquelle j’ai quelque prise, dans l’instant, quand bien même tous les livres que j’ai écrits me semblent parfois dérisoires. Je me souviens d’avoir conservé sur moi, dans la poche intérieure de mon manteau, des semaines durant, un petit exemplaire de l’un d'entre eux, pour me protéger, pour me soutenir !

(…)

9 h 40. Nous quittons Shanghai pour la ville de Suzhou – quelques heures s’annoncent au sein de monstrueux embouteillages.

*

Halte à Lutzi, dans la banlieue de Suzhou, un joli petit village parcouru de canaux. Par endroits il y règne une odeur qui me soulève le cœur ; on me dit qu’il s’agit de tofu fermenté ; c’est abominable, une sorte de mélange lourd, gras et sucré de fromage, d’excréments et de putréfaction. Je me souviens qu’au Sri Lanka, en 2016, je découvris également des odeurs immondes, même si celles-ci l'étaient moins qu’ici ; moi qui n’aime que les odeurs fraîches et légères, je suis décidément peu fait pour les effluves de l’Orient ! Le village est constitué de petites maisons anciennes (du XVIIIe ? du XIXe siècle ? Les Chinois ne savent guère dater leurs monuments et leurs habitations de jadis) qui voient leurs rez-de-chaussée s’ouvrir sur de petites boutiques de vêtements et d’objets destinés aux touristes – mais l’ensemble n’est pas trop défiguré.

*

Beaucoup de Chinois, même les plus élégants, et même les Chinoises, crachent par terre.

J’ai lu naguère que, selon eux, c’est nous qui, en nous mouchant et en conservant sur nous quelque mouchoir imprégné, sommes parfaitement dégoûtants, tandis que leurs crachats consistent à se débarrasser d’une sanie corporelle.

*

Quelque chose d’indéfinissable me déplaît en Chine. Au fond, je m’y sens mal à l’aise. Je ne saurais attribuer cela à quelque chose en particulier. Il est vrai cependant qu’en dehors des quelques îlots de beauté que je visite, je traverse un pays plutôt laid pour l’instant, avec ses paysages dévastés par l’industrie, ses immenses villes de banlieues aux immeubles hauts et hideux, tous les mêmes, de vraies cages à lapins, tristes et grises. Dieu sait que j’ai vu, jeune professeur, dans les sinistres banlieues parisiennes, des lieux affreux, dépourvus de toute grâce – mais cela dépasse ici l’imagination. Certains architectes modernes ont véritablement enténébré le monde.

*

Mais je visite le Jardin du Maître des Filets, à Suzhou – jardin terrestre et céleste. Oh ! le Pavillon de la Lune : lorsqu’on s’y tient on y peut voir trois lunes : dans le ciel, dans l’eau, dans le miroir qui se dresse face à l’entrée du pavillon. La promenade dans le jardin est de toute beauté. Un petit enclos semble jardin dans le jardin : les quatre éléments indispensables à tout jardin chinois y sont réunis : la pierre, l’eau, la plante, l’architecture (un kiosque dont le toit s’envole des quatre côtés).

Pour le reste, la ville elle-même, que j’ai traversée à pied pour me rendre au jardin, est parfaitement hideuse : le Guide vert la décrit comme une « petite Venise », c’est un mensonge éhonté ; on voit là plutôt une succession de rues pauvres et étroites, assez sales, dans une ville sans aucune grâce, grisâtre et désolée.

*

La température de 28°C, l’air humide, combinés aux longs trajets en voiture dans les embouteillages à toute heure et aux visites, me laissent épuisé. À l’hôtel Nanya de Suzhou, je trouve un peu de repos. Je me rends compte, au bout de ces quelques jours, que la compagnie de la musique, de la radio (en particulier Radio Classique, qu’il m’arrive en France d’écouter des heures d’affilée, y compris la nuit) et de mes disques me manque, dans la solitude et le silence de ma chambre d’hôtel. À Shanghai le téléviseur ne diffusait, toutes en chinois, que cinq ou six chaînes de documentaires rébarbatifs sur la culture du riz et sur des animaux, ou de propagande gouvernementale à la gloire de Xi Jinping. Ici, une parmi la vingtaine de chaînes de télévision diffuse des concerts, et j’écoute à l’instant avec bonheur la Septième de Beethoven, interprétée bellement par un chef d’orchestre occidental que je ne reconnais pas.

Avec la médecine moderne, la possibilité inépuisable d’écouter de la musique chez soi est un des bienfaits de notre temps.

Par la fenêtre de ma chambre, la vue est d’une hideur ! Encore et toujours ces immeubles gris à perte de vue.

*

C’est peut-être ce terrible contraste entre la Chine élégante et lettrée de jadis, celle des livres et des peintures en tous cas, et ce que j’en aperçois aujourd’hui, qui me navre. Le bruit (tout le monde crie ici au lieu de parler), la grisaille, les odeurs, tout m’assaille. Et cependant je ne sens pas d’hostilité particulière dans l’air, rien qu’une immense tristesse et un sentiment de gâchis.



(Minuit vingt.)

J’ai apporté pour ce voyage des vêtements auxquels je ne tiens pas ainsi que des vêtements usés – surtout du linge de corps, boxers, tee-shirts et chaussettes – que je jette au fur et à mesure de mes déplacements. Non seulement je m’allège au fil du temps, mais je mue !



(à suivre.)

 

 

 

11:20 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

dimanche, 16 août 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (3)

 

 

[Mardi 23 avril 2019]

([Shanghai.] La nuit.)

Le Temple Yufosi est en enchevêtrement d’édifices déployés autour d’une place centrale. On y accède par des ouvertures aux formes rondes qui offrent de délicats points de vue. Le contraste avec le reste de la ville, tout de tintamarre et de gratte-ciel, est énorme. La Grande Salle des Rois célestes, de construction récente mais édifiée selon le style des anciens Ming, est une splendeur. Le boddhisattva Avalokiteshvara y siège, doré, entouré d’Immortels et de milliers de personnages, de détails, eux-mêmes entremêlés de rubans, fanions, fleurs, lampes, vases et fruits en offrande.

*

Le Temple du Bouddha de jade abrite une impressionnante statue taillée à partir d’un seul bloc de cette pierre vénérée, qu’il est interdit de photographier mais dont j’ai déniché une reproduction en carte postale que je ne me suis pas privé de prendre en photographie, elle.

*

Nous sommes ensuite allés flâner sur le Bund, une vaste promenade longeant la rivière Huangpu (qui ressemble davantage à un fleuve) et faisant face à de très hauts gratte-ciel, parmi lesquels de fort extravagantes constructions et la « Perle de l’Orient », cette tour de télévision bizarre, ponctuée de trois sphères. Tout cela, qui n’est pas de mon goût, est certes très impressionnant. Comme le disait L. F. Céline de New York, Shanghai est une « ville debout ».

*

Scène ridicule, au restaurant pour le déjeuner : la jeune guide et une hôtesse se sont livrées à d’interminables gloses sur le choix de raviolis dans le menu, l’une ne comprenant pas correctement, à ce que j’ai cru entendre, le dialecte de l’autre, le tout sur un ton grave et préoccupé comme s’il était question de l’imminence d’une Troisième Guerre mondiale ou d’une attaque nucléaire de la Corée du Nord, si bien que la commande, et uniquement la commande, a pris quinze bonnes minutes. Le repas enfin servi, de plus, était détestable, la cuisine régionale – celle que j’ai goûtée jusqu’à présent – étant surtout bouillie et plutôt fade : il m’était à peine possible de distinguer les raviolis à la viande de ceux qui étaient composés de légumes… Tout ce que j’ai mangé pour le moment était gras et insipide.

Les bons restaurants chinois, en France, où nous dégustons de délicieux nems et autres plats de bœuf aux champignons noirs, tiennent certainement de palaces chinois où je ne suis pas encore allé.  De plus, les portions servies ici sont énormes, absurdement ; je n’ai jamais pu venir à bout de plats qui conviendraient, à chaque fois, à trois personnes au moins.

*

Puis ce fut la découverte du musée de Shanghai. Pour être un habitué des musées Guimet et Cernuschi, à Paris, je ne fus guère particulièrement surpris par les pièces exposées ; seule, à mon sens, la collection de peintures est exceptionnelle : ah, ces rouleaux d’encres noires et de blancheurs, ces délicats personnages déambulant, devisant, ou perdus dans l’immensité des montagnes et des lacs – ces merveilleuses nuances de gris…

*

(…)

La connexion à l’Internet est épouvantable : le « wifi » est capricieux et lent, rien ne fonctionne correctement, Facebook est censuré (alors que Messenger fonctionna un temps, la messagerie semble à présent bloquée) ainsi que Google et les autres moteurs de recherche, aucune requête n’est possible et encore moins l’envoi de messages électroniques. J’ai épuisé mon forfait, sur mon téléphone portable, qui se bloque à 60 euros, en à peine deux jours et je n’ai pu envoyer que deux messages « sms ». Désormais, plus rien ne fonctionne. Vive le communisme ! Les gratte-ciel insolemment éclairés la nuit devraient ne s’illuminer que de bougies, cela serait davantage en correspondance…

 

(à suivre.)

 

 

10:50 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

samedi, 15 août 2020

Des prénoms

 

 

 

Il suffit qu'on prononce un prénom devant nous pour que s'ouvrent des galaxies inachevées, perdues ou aimantes.

 

 

 

 

 

11:27 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Minuscules | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |