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mardi, 17 décembre 2013

Entretien avec Jean de Rancé (remise en ligne) - À l'occasion de la parution des 'Ailes basses', décembre 2010

(Cet entretien a paru pour la première fois en février 2011.)

 

 

 

 

Jean de Rancé -. Frédéric Tison, vous venez de publier un livre de poésie, Les Ailes basses, aux Editions Librairie-Galerie Racine [en décembre 2010]. Je vous remercie de m’accorder cet entretien, qui a lieu chez vous, dans votre petit appartement encombré de livres…

 

Frédéric Tison -. C’est moi qui vous remercie : aurais-je pu souhaiter un meilleur témoignage d’estime et de curiosité que votre sollicitation ? Vous me donnez là l’occasion d’une audience inespérée, extrêmement rare, même si, je dois bien vous le confier, je n’envisage guère un partage étendu au-delà d’un cercle très réduit d’amateurs…

 

J. de R. -. Vous évoquez là la situation navrante de la poésie en France, aujourd’hui.

 

F. T. -. Non, pas vraiment : je n’aurais guère l’outrecuidance de décrire la situation de la poésie à partir de la seule indifférence, très prévisible, et je dirais normale en ce qui concerne un auteur inconnu, qui a accueilli la parution de mon livre.

 

J. de R. -. Cependant, même les poètes célèbres d’aujourd’hui déplorent la raréfaction des lecteurs de poésie. Vous qui vous proclamez poète inconnu, vous n’êtes finalement pas dans une situation bien différente…

 

F. T. -. « Célèbres », vous y allez fort… Je me demande quels noms de poètes d’aujourd’hui pourraient citer la plupart de nos contemporains… Et peut-être ces poètes devraient-ils plutôt parler d’acquéreurs de livres de poésie que de lecteurs, dont le nombre doit être un peu plus élevé tout de même : les lecteurs de poèmes n’achètent pas nécessairement les livres… Et d’autre part, ces auteurs devraient-ils également parler de poésie contemporaine que de poésie. Et encore faudrait-il distinguer ceux qui lisent des livres entiers de poésie, et ceux, les plus nombreux, qui feuillettent ces livres et ne lisent jamais que quelques poèmes. Mais avant de poursuivre, j’aimerais préciser que je ne me proclame pas du tout « poète », et qu’il me semblerait du dernier ridicule de prétendre l’être. Si je puis l’être, c’est surtout à d’autres de le dire ; moi, je ne peux que tenter de le devenir, de tout mon cœur.

 

J. de R. -. Le sous-titre de votre livre est pourtant « Poèmes pour un Narrateur »…

 

F. T. -. Certes, et je ne vous cache pas que c’est avec quelque effroi que j’ai nommé ainsi mes essais… C’est en écrivant des poèmes que l’on peut espérer devenir poète, mais tout poème n’est pas poésie… D’abîme en abîme, tenter d’écrire des poèmes qui à leur tour tentent d’être poésie fait mesurer l’extrême difficulté de devenir un poète digne de ce nom…

Alors que j’écris « sérieusement » depuis plus de vingt ans, j’ai mis longtemps à oser écrire le terme « poème » concernant mes essais… Je ne dis pas cela avec affèterie, mais si j’ose écrire aujourd’hui que j’écris bel et bien (si j'ose dire !) des poèmes, que je présente tels dans Les Ailes basses, c’est parce que le nier serait désormais cette affèterie… Je préfère néanmoins parler de tentatives, d’essais de poèmes : le Poème étant toujours au-dessus du poème, à côté, en dehors, au haut, au loin, comment dire ? Le poème rêve qu’il est un Poème, et le Poème, peut-être, lointainement, rêve un poème qui soit lui… Et plus loin encore, hyperboréenne, il y a la Poésie… Il me semble que l’on retrouve cela dans la musique : la Musique est toujours l’horizon de la composition musicale qui l’indique et la rêve : Jean Sibelius en ses poèmes symphoniques rêve une voix toujours lointaine qu’il chante...

 

J. de R. -. Permettez-moi de revenir à la situation de la poésie, et de la poésie contemporaine en particulier, dans notre monde : le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’occupe pas le devant de la scène.

 

F. T. -. Il me semble que la poésie, sous la forme que nous lui connaissons, la poésie livresque, la poésie imprimée dans les livres, a toujours été marginale, du moins si l’on entend par « situation de la poésie » sa présence immédiate, et apparente, dans la vie, le monde et les conversations.

 

J. de R. -. Il y eut tout de même des époques où la poésie était célébrée, où les mentalités lui concédaient davantage de place.

 

F. T. -. Certes, même si c’est là quelque peu idéaliser ces époques, me semble-t-il…

 

J. de R. – Je ne remonterai pas, bien entendu, aux temps où Pindare était écouté par les foules : c’était d’ailleurs là une poésie chantée, accompagnée d’une musique dont elle était inséparable, et bien différente de celle qui est écrite, et que nous trouvons dans nos bibliothèques… Et pourtant, il y eut des heures heureuses, à commencer par les troubadours, et puis les Grands Rhétoriqueurs, la Pléiade et l’école lyonnaise au XVIe siècle…

 

F. T. -. Est-il vraiment pertinent de comparer notre époque « démocratique » avec les époques antérieures ? Je comprends cependant votre question, car comme vous je suis nostalgique d’un temps passé, puis rêvé, quasi imaginaire, où d’ailleurs un homme comme moi, un homme de ma naissance, n’aurait sans doute jamais accédé à l’écrit ni aux arts, comme 70 ou 90% de la population selon les époques… Car non seulement les heures heureuses que vous évoquez furent, vous ne l’ignorez pas, des parenthèses, extraordinaires, et très limitées dans le temps – mais tout cela se passait, de surcroît, dans un milieu très étroit ! Certes, certes, Pierre Gringore… qui, au service des princes, fit entendre ses Mystères dans des églises au public nombreux…  Mais les poètes du XVIe siècle œuvrèrent au sein d’une oligarchie à laquelle ils étaient liés, ou soumis, et qui les protégeait : comme les troubadours, comme Dante, comme Gringore, ils étaient rattachés à un pouvoir, à des mécènes qui, pour la plupart d’entre eux, se moquaient bien de leur poésie en tant que poésie, mais les employaient, en un dessein utilitaire, c’est-à-dire politique, à leur propre gloire. C’est Maurice Scève, à qui l’on commande la rédaction de l’entrée de Henri II et de Catherine de Médicis à Lyon en 1548, ainsi que les inscriptions en vers sur les arcs de carton dressés sur le passage du cortège royal. C’est Ronsard, à qui Charles IX commande, en décasyllabes s’il vous plaît, La Franciade. Libre à eux parallèlement d’écrire les trois mille et trois vers de Microcosme ou des poèmes sur une rose, sur lesquels seuls quelques esprits amoureux se poseront… Les poètes alors sont le plus souvent considérés comme des « décorateurs » de Cour, parmi bouffons et courtisans… On pourrait en dire autant de Racine, de La Fontaine… Et même si le Prince est lui-même un esthète, un amoureux des arts, je pense à Louis XIV par exemple, en subventionnant des poètes (et des peintres, des sculpteurs, des architectes, des jardiniers…) il œuvre uniquement à l’accroissement de son prestige personnel. Ce peut être d’ailleurs très bienveillant : c’est le mot que fait dire Sacha Guitry à Louis XIV dans Si Versailles m’était conté à propos de Jean Racine, compromis dans l’affaire des poisons, et que La Reynie souhaiterait dénoncer publiquement : le roi étouffe l’affaire Racine en disant « Je n’en vois pas l’avantage pour la France »… Et cependant ce n’est pas la poésie que le Prince sert, mais la poésie qui doit le servir, à travers les poètes ; vous conviendrez que c’est faire, à la fin, bien peu de cas d’elle… Et c’est toujours en creux la considérer comme un ornement, une fioriture, ce qu’elle semble être, parfois, bien sûr ; mais c’est là réduire infiniment ses pouvoirs, c’est la méconnaître gravement, c’est finalement ne lui conférer que le même sens vague et un peu mièvre qu’on lui octroie lorsqu’on évoque ailleurs, et gentiment, la « poésie d’un paysage », d’un style ou d’un visage… On exagère bien souvent la grandeur d’âme et l’amour de la beauté de la part des puissants – même parmi les temps anciens. Et c’est rétrospectivement que nous avons l’illusion que la poésie avait droit de cité parmi les hommes…

 

J. de R. -. Dans les temps "démocratiques" (pour faire vite), on pourrait tout de même citer la ferveur qui entoura les publications de Lamartine, de Hugo… Puis l’effervescence poétique, de Baudelaire à Rimbaud et aux premiers surréalistes… Ce furent bel et bien des Âges d’or, dégagés du mécénat et de l’intérêt des princes…

 

F. T. -. Lamartine ou Hugo bénéficièrent un temps d’une audience exceptionnelle parce qu’ils étaient étroitement impliqués dans les affaires politiques de leur temps : tout cela ressemble beaucoup à la ferveur quasi populaire que suscitèrent les poèmes de Char, Éluard, Aragon et d’autres durant l’Occupation et à la Libération, une ferveur qui brilla un instant puis fut soufflée comme la mèche d’une bougie. Quant à Baudelaire, à Mallarmé, aux surréalistes ensuite, le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ne touchèrent pas immédiatement le public… (Rimbaud est un cas à part, et il semble évident qu’il n’est pas aimé pour sa poésie : c’est une légende qui fut, qui est adorée, à l’instar des anciennes Vies de saints. Etiemble l’a bien montré, malgré les rodomontades de René Char à son endroit.) Voyons… Qui lisait Baudelaire en 1860 ? Quelques centaines de personnes tout au plus. Et Verlaine, en 1890 ?... Ne parlons même pas de Mallarmé… ou des surréalistes dans les années 1930… Et les surréalistes, « dégagés du mécénat » ?... Voyons voyons… Même s’il faudrait tout reprendre et nuancer, notamment à propos du changement de nature du mécénat, qui devint plus spontanément parfois un mécénat d’admiration, je ne vois guère d’époques heureuses pour la poésie, plutôt des cercles heureux où elle fut célébrée, presque secrètement.

 

J. de R. -. Concernant la visibilité de la poésie dans la société, ne trouvez-vous donc pas de différences avec notre temps ?

 

F. T. -. Si, bien entendu. Et les promesses de l’éducation de masse n’ont pas contribué à l’accroissement de l’importance de la poésie dans la vie quotidienne, bien au contraire…

Il faut toujours songer à la réception de la poésie, comme on dit à l’Université : le public contemporain des auteurs anciens était étroitement limité à une élite cultivée, ou tout du moins curieuse, et c’est aujourd’hui encore le cas : mais la nature de cette élite n’est plus du tout la même… Elle est devenue secrète, et elle n’est plus protégée par l’argent. Les lecteurs d’aujourd’hui, les amateurs de poésie, îlots épars dans la ville, sans pouvoir souvent, sans influence surtout, ont remplacé les Princes de l’Église ou ses moines instruits, les nobles ou les riches bourgeois, les mécènes… Leur nombre, proportionnellement à la population, n’a sans doute pas changé, à mon avis : mais leur pouvoir sur la société, sur les « mentalités », est absolument nul. La poésie ne rehausse plus aucun prestige… Aujourd’hui, ce sont plutôt les « plasticiens » et leurs hideuses œuvres qui bénéficient de la bienveillance intéressée des maîtres. Mais même si les pouvoirs en place, politiques et médiatiques, n’en parlent pour ainsi dire jamais, sauf pour l’affadir, la détourner, la ridiculiser, la poésie demeure une valeur. Et peut-être me trompé-je : le public étant virtuellement beaucoup plus vaste depuis l’école pour tous, plus vastes alors, peut-être, sont les rencontres possibles entre un lecteur et le poème… Mais ce n’est pas ce qu’on observe.

 

J. de R. -. La poésie, une valeur contemporaine ? Vous m’étonnez…

 

F. T. -. Une valeur, oui, mais secrète, mais confuse, mais maquillée, mais masquée, mais dégradée – ou plutôt secrète parce que confuse et dégradée.

 

J. de R. -. Comment serait-elle agissante, si elle est secrète ?

 

F. T. -. J’aime en percevoir les traces dans la vie moderne, où elle semble égarée, et où elle est mêlée en apparence avec ce qui n’est pas elle – où elle est aimée à la sauvette quasiment. Et l’époque est allée si loin dans la confusion, et l’époque est allée si bas, qu’il nous faut nous pencher désormais pour démêler, pour retrouver ne serait-ce que l’amorce de ce qui est elle – des bribes, des traces. Si vous prenez le métro parisien, vous êtes certainement déjà tombé sur cet écrit, prétendument poétique et humoristique, qui orne les parois des rames, à propos des journaux gratuits qui sont mis à la disposition des voyageurs :

 

                 Destin d'un journal abandonné

 

Attrapé à la volée,

Feuilleté en vitesse sur le quai,

Lu et relu, même l'édito,

Classique pour le journal du métro !

Mais sur le siège abandonné,

Glissé, tombé, piétiné, déchiqueté,

Eh oui, pour le pauvre journal, la poubelle

Eut été, ô combien, une fin plus belle...

 

Ou bien, sur ce texte intitulé « Amour fou » (ah !) dont j’ai photographié l’image, le vendredi 25 février 2011, dans le RER A :

 

« Les chewing-gums sont de grands romantiques.

Ces cœurs d’artichauts s’attachent très vite.

Mais les pauvres, rarement aimés en retour,

Cherchent désespérément le grand amour

Alors que la promesse d’un amour fusionnel

Est là dans tous les couloirs : c’est la poubelle ! »

 

 J. de R. -. Oui, j’ai rencontré ces textes. Cela me fait penser à toutes ces publicités dont le slogan utilise la rime, ou bien, quand je prends l’autoroute, à ce texte de prévention sur les panneaux électriques :

 

« Toutes les deux heures

La pause

S’impose. »

 

F. T. -. Précisément ! Que ce soit dans la publicité la plus sotte et laide, dans le métro ou sur l’autoroute, il est très frappant que les slogans, sans être le moins du monde des poèmes, sans contenir aucune poésie, utilisent très fréquemment des procédés qui demeurent invariablement attachés à la poésie : celui du vers, et celui de la rime (même si celle-ci a disparu de nombre de poèmes contemporains) ou de l’allitération. Ces procédés persistent à « faire signe », à « faire sens », à indiquer en un mot : ceci est un poème parce qu’il s’agit de vers et que ceux-ci riment entre eux. Quoi qu’en disent nos experts en « poétique » et en circonvolutions linguistico-métaphysiques, cette approche est moins naïve qu’elle n’en a l’air, ou plutôt sa naïveté n’est nullement niaise. Elle est la conséquence d’une éducation de masse qui prétend initier à la poésie dès le plus jeune âge, et demeure le premier accès à la poésie en tant qu’écriture. Et elle rappelle une évidence : la poésie n’est nullement née pour décrire ou expliquer quelque chose, mais pour s’en souvenir et pour la chanter. Elle dit, dans et par le chant, par le rythme et le son du chant. Seulement, elle est vite écartée en tant qu’elle-même, dans sa « pureté », pour être remplacée par une caricature…

 

J. de R. -. En aparté, je ne sais pourquoi j’y pense soudain, ce genre de propos pourrait concerner certains politiciens qui se piquent de poésie…

 

F. T. -. Mais oui. Parmi nos politiciens, certains se rêvent tels de nouveaux Saint-John Perse, et ne sont pas poètes pour un sou, mais ils croient parler comme s’ils l’étaient : leurs ronflants hommages montrent, sans qu’ils s’en aperçoivent, qu’ils n’entendent strictement rien à la poésie – exactement à la façon des insupportables célébrations de la poésie de Rimbaud, naguère, en 1991. C’est touchant, ne trouvez-vous pas ? Ce l’est avant (ou après, c’est selon…) d’être navrant. C’est surtout, de la part de la caste à laquelle ils appartiennent, ordinairement égoïste et cynique, ou bien aveugle, le signe que même la classe dominante actuelle a vaguement conscience en son sein qu’il lui manque quelque chose, et à ce titre c’est à retenir. Cette récupération permet aux politiciens de se forger une image intellectuelle où la poésie est un faire-valoir : la rébellion poétique est instrumentalisée en faveur de ce qui la nie. C’est en ce sens que je dis que la poésie, même déformée, demeure une valeur – même dans une fausse aura « littéraire ».

 

J. de R. -. De là à y voir un signe de la vitalité de la poésie… À ce titre, vous pourriez évoquer les paroles du rap et du slam...

 

F. T. -. Je n’y vois nullement une quelconque vitalité ! Mais plutôt un désir latent de poésie, dont le sens semble perdu, tout du moins dont la signification est confuse, dont la réalité est ensevelie. Ces pauvres slogans, ces récupérations politiques et les faméliques textes du « rap » et du « slam », dont la pauvreté spectaculaire apparaît dès qu’ils sont privés du fond sonore qui les accompagne, quand ce n’est pas dès la première écoute, semblent percevoir la poésie comme un soleil minuscule, au loin, presque effacé, comme dans une brume opaque où poindrait à peine une tache floue et lumineuse… Ou bien, pour filer à l’envers la métaphore, il s’agit encore de l’allégorie de la caverne… À cet égard, nombre de poètes contemporains devraient être plus attentifs à cela, quand leur écriture prétend abolir tout rythme et toute musicalité… Mais n’allons pas trop vite…

Aussi bien cette mémoire qui transparaît à travers ces slogans et ces « slameries » ne se perçoit-elle pas comme mémoire ; elle n’en est pas moins éclatante. Elle montre que la poésie n’est pas morte pour nos contemporains, qu’elle est perçue, et, peut-être ? attendue comme un horizon, mais qu’on la masque, qu’on la déforme. Ainsi, dans un récent numéro de la Nouvelle Revue pédagogique, une publication destinée aux Professeurs de Lettres de l’enseignement secondaire, le thème de la poésie engagée est-il traité en mettant sur le même plan un poème des Châtiments et un texte d’Abd al Malik.

 

J. de R. -. Quelques intellectuels contemporains voient dans notre époque la fin programmée de la civilisation et de la culture. Cela pourrait expliquer, en ce qui nous concerne, la quasi disparition de la poésie de la sphère publique, la poésie dont il ne faut pas oublier que Hegel la considère comme la forme esthétique par excellence – partant, elle serait la première victime...

 

F. T. -. Mais j’ose timidement une interprétation, qui doit beaucoup à ma lecture comparée d’ouvrages politiques et historiques contemporains, sur certains points, tout en  gardant à l'esprit que la nuance est toujours l'horizon le plus  difficile... Notre notion de « culture », tout d’abord, est récente : la « culture », du mot latin cultus, culte, renvoyait à l’origine à un hommage empreint de sacré ; il s’étendit ensuite à l’agriculture et, plus tard, par extension, à l’élégance et aux raffinements des manières et de l’esprit. Enfin, au XIXe siècle seulement, il en vint à désigner le caractère intellectuel et esthétique d’une civilisation, mot lui-même nouvellement connoté, dans le sillage de l’émergence de l’idée de nation. Finalement ces intellectuels ne parlent que d’une époque révolue, quand elle n’est pas quelque peu idéalisée, circonscrite dans le temps à quelques privilégiés européens, le  « Monde d’hier » magnifiquement évoqué par Stefan Zweig. Le phénomène de « l’effondrement culturel » ne peut apparaître que dans une société où l’idéologie démocratique, devenue en fait « société de consommation », a souhaité éduquer l’ensemble de ses membres. L’idée de progrès, depuis la Révolution, a notamment fait croire que l’ensemble des hommes, en bénéficiant d’un égal accès à la « culture », enfin s’élèveraient. Or cette « culture » n’est alors qu’un fruit détaché, elle se sépare de l’arbre qui la créait puisqu’elle se fonde sur elle-même, en se nommant elle-même telle : elle devient un « extérieur », id est un produit de consommation, détaché de la vie ; si l’art ou la poésie ne sont pas toute la vie, s’ils ne l’irriguent pas, s’ils sont considérés comme des loisirs, des « activités culturelles », ils ne sont rien : ni art ni poésie… L’idée de « culture » est étrangère aux civilisations cultivées – pléonasme par ailleurs, l’importance du Nom semblant de nos jours étrangère aux mentalités écoutées. Je n’ai rien contre le « loisir » ; mais le loisir distrait, il n’élève pas ; or le loisir est devenu « culture », au même titre que ce qui fondait une vie, et le loisir n’est pas nécessairement « culturel » : idée étrangère à notre époque où tout est mélangé. L’idée, la belle idée généreuse du commencement, a certes détaché le public lettré des seules classes dominantes, en permettant de puiser dans le peuple des êtres qui, sans une certaine conception de la démocratie, seraient restés à l’état honorable de paysans illettrés, un état qui était millénaire – bien sûr, les anciennes sociétés n’étaient pas aussi fermées sur elles-mêmes qu’on le dit, elles savaient s’ouvrir et s’épancher, sur, et vers leurs marges, et accueillir en leur sein l’élément étranger, mais elles ne le faisaient souvent que trop parcimonieusement. Cette situation inédite qui consiste à ouvrir à tous, magnifiquement, la boîte de Pandore du savoir et de l’« esthétique », du moins en théorie, s’est malheureusement heurté à une évidence : même si l’on offre à tous la beauté et les moyens de la percevoir, beaucoup n’en veulent pas, beaucoup n’y songent pas, beaucoup peuvent tout à fait se passer de poésie plus d’un jour… En somme, « l’effondrement culturel » est une conséquence inévitable de la démocratie, tôt ou tard ; cela n’infirme d’ailleurs pas la démocratie en tant que telle – mais cela la condamne en tant qu’idéologie quand elle veut étendre son champ d’action à tous les domaines de la vie. C’est terrible, évidemment, de le dire, mais il y a, en tous temps et en tous lieux, une élite de l’esprit, une élite pour la poésie, souple et ouverte selon, et qui ne dépend pas seulement des conditions historiques, comme il y a une élite de personnes dont la gentillesse est un trait de caractère, comme il y a une élite de personnes qui sont médecins. C’est peut-être moins choquant de prendre ce dernier exemple : imaginons une société qui se donnerait pour but de former l’ensemble de ses citoyens à la médecine, l’un des arts les plus ardus ; on voit tout de suite l’absurdité de la chose. Eh bien, c’est la même chose pour la poésie. C’est une élite qui invite avec l’amour… mais sélectionne toujours.

 

J. de R. -. Mais le lecteur de poésie n’est pas nécessairement poète ! tandis qu’il est vrai que l’art du médecin ne saurait être partagé par tous.

 

F. T. -. Le lecteur de poésie doit apprendre le langage de poésie, et c’est davantage que la seule éducation scolaire ne le permet ; c’est un apprentissage solitaire, aimant, douloureux ; tout lecteur de poésie est un autodidacte amoureux ; tout cela nécessite un effort qui, sans être comparable à celui de la médecine, sans doute, n’en est pas moins une sensibilité, avec sa part d’inné, sa part mystérieuse d’origine – et son amour. Et ce, même si je n’ignore pas qu’il est des situations sociales qui étouffent de nombreuses possibilités.

 

J. de. R. -. Comment se fait-il à votre avis que la poésie ne soit plus soutenue par les puissants, ou alors d’une manière caricaturale qui la dénature voire la vide de sa substance ?

 

F. T. -. Pour aller très vite, il semble que si l’art (au sens large) n’est plus une référence, c’est qu’il n’a plus de classe dominante qui le dicte ou le soutienne – et ne me parlez pas, de grâce, de l’art contemporain subventionné, cette hideuse dénaturation pour millionnaires incultes. Et puis, parmi nos « artistes consacrés », en voyez-vous beaucoup de généreux ? La plupart de nos écrivains contemporains fort chanceux, eux-mêmes peu généreux, pourraient faire leur cette parole sans doute apocryphe de la marquise de Pompadour à Louis XV : « Que voulez-vous ! Après nous le Déluge ! ». Ils nous ont abandonnés, tandis que le pouvoir, lui, a abandonné la beauté. C’est que – je précise que c’est une hypothèse – le pouvoir s’est détourné de la beauté parce qu’il n’en avait plus besoin pour son prestige. Restent ces îlots, toujours épris de poésie, qui ne sont que les éléments conscients d’un amour de la « culture », devenue culture (mais qui, donc, n’est pas « culture » pour ces îlots…), que toute l’entreprise des pouvoirs est de détruire, puisqu’elle s’opposerait aux profits si elle resplendissait (puisque désormais elle conteste ces pouvoirs), ou plutôt puisqu’elle ne lui est plus d’aucune utilité : ainsi l’on ne lit plus de livres, on ne regarde plus de peinture, on n’écoute plus de musique, mais on consomme des histoires, des images, des sons. Mais pour être consommées, il faut que les œuvres soient consommables ; elles se dégradent en produits. Les succès d’aujourd’hui sont des produits consommables, et l’on transforme ceux du passé pour l’être : on persuade qu’il faut avoir « fait » cette exposition, qu’il faut avoir lu le dernier « opus », comme ils disent, de tel écrivain. Les pitoyables « best-sellers » sans réelle écriture, la foule absurde dans les musées et la confusion entre musique et « chansons de variétés » pourraient s’expliquer ainsi. On transforme ce qui était l’accompagnement, l’armature, le sens d’une vie, en occupation, en divertissement, en loisir.

Une « scolie » de Nicolás Gómez Dávila me plaît beaucoup qui dit : « Le vice qui menace la droite est le cynisme ; celui qui menace la gauche est le mensonge ». C’est notamment renvoyer dos-à-dos, me semble-t-il, deux attitudes qui, devant la poésie, en l’occurrence, seraient : ici, La poésie ne peut qu’être réservée aux seuls initiés, et là : La poésie est communément partagée. C’est ici un élitisme, si mal nommé d’ailleurs, qui sévit avec morgue, vanité et égoïsme ; et c’est là une démagogie qui n’est pas elle-même exempte de mépris, ou d’aveuglement.

Ce que je dis n’est pas mépris pour le « peuple » dont je fais évidemment partie – je le précise, car même pour certains de mes proches je fais vite figure d’affreux réactionnaire ; il faut bien dire que les mots étant utilisés à tort et à travers en matière politique, aucun dialogue digne de ce nom ne peut se nouer. Mais la difficulté, quand on s’éveille à ces choses, est de maintenir la distance : il faut à la fois éviter l’écueil de la pensée prétendument dominante actuelle, pleine de pitié sans amour et de bons sentiments, et celui de la vanité, qui instrumentalise l’élitisme à son seul profit, avec l'indifférence.

 

J. de R. -. Comment, selon vous, résumer le problème de la poésie aujourd’hui ?

 

F. T. -. En disant peut-être que la crise de la poésie est récurrente, mais que ce problème est mal posé. On dirait que la poésie n’a plus droit de cité, que tout le monde s’en moque, à commencer par les médias, ce qui est vrai en l’occurrence, mais depuis quand les médias, ces nouveaux Salons, sont-ils le reflet du monde, de tout le monde ou des « individus », c’est-à-dire, pour le dire plus bellement, des personnes ? Je suis certain de n’être pas le seul à n’avoir presque jamais lu la prose des journaux majoritaires, écouté une émission de radio ou regardé la télévision sans me sentir parfaitement étranger à tout ce qui se disait, à la manière dont on le disait, aux choix qui présidaient aux sujets abordés… Beaucoup de médias sont bien souvent l’expression d’une caste étrange, sorte de Martiens venus commenter, de leur vaisseau, sans s’être jamais aventurés sur son sol, et sans la précision de l’entomologiste ou de l’historien, les nouvelles de la Terre… Or je suis certain que si l’on demandait au hasard à des passants ce qu’ils pensent de la poésie, l’on verrait que la poésie est tenue en haute estime par nombre d’entre eux, surtout la poésie du Passé, comme disait Éluard, bien entendu, mais aussi son « idée », ce qu’elle représente, même naïvement : la beauté, le rêve, l’émotion devant et à travers la langue. Mais bien souvent on ne demande rien aux passants. Et ceux qui parlent, les fameux « sondés », semblent toujours les mêmes, qui vont dans le sens d’une Opinion créée de toutes pièces… Il est vrai aussi, hélas, que les médias créent cette opinion qu’ils pensent analyser, et que leur bêtise agit par contamination…

Il est possible par ailleurs que l'état d’inculture que nous observons aujourd’hui soit consciemment organisé : à quoi servent des lecteurs de poésie, à quoi servent des poètes dans une société de consommation ? Ils la desservent au contraire… La poésie est une subversion subtile, or notre époque ne peut digérer que des subversions tapageuses, puisqu’elle prétend être l’héritière des révolutions démocratiques…

Or je suis persuadé qu’il existe d’assez nombreux lecteurs potentiels – qu’il en existe tout du moins un nombre constant. Encore, me dira-t-on, faudrait-il qu’ils aient le temps de s’y consacrer – même si, répondrai-je, l’on a toujours du temps pour ce que l’on aime... Donc, bien sûr, ce temps, seuls le prennent ou le volent les amoureux fous de la poésie, dont le modèle ne doit pas faire mépriser la masse de ceux qui n’en font pas partie mais qui accueillent favorablement le poème et la poésie en tant que rêve, en tant que beauté et réflexion sur la vie.

 

J. de R. -. N’exagérez-vous pas l’intérêt des hommes pour la poésie ?

 

F. T. -. Je ne le crois pas. Ma « thèse » est que les hommes aiment la poésie, mais que leur rassemblement consensuel la détruit au nom de la haine utilitaire. Que l’existence, que le monde soient dans la poésie, soient pétris de poésie, chaque homme le sait profondément, mais la société floue, le rassemblement des êtres, la foule, tout ce qui réunit vaguement, tout ce qui est moyen, médiocre, consensuel, les journaux, la télévision, une immense partie de l’internet aujourd’hui, tout cela hait la poésie, déteste tout ce qu’elle représente… non, représente n’est pas le bon verbe, tout ce qu’elle est : la solitude, l’espace, la marge, la nuit, le vent, un sentier…

Tout cela hait la poésie et entraîne les hommes vers la médiocrité, très loin d’elle, selon une pente hélas plus facile à suivre. Le plus curieux est que certains êtres médiatiques, « journalistes », et « intellectuels », incarnent parfaitement cette haine tranquille, douceâtre, le plus effarant est qu’ils puissent être à ce point les porte-parole de cette façon, laide à pleurer, d’être au monde, et qu’ils la répandent dans l’ « Opinion », cette horreur marécageuse et truquée issue de ces ridicules « sondages » d’où l’on ne retire que l’impression navrante que les pensées des hommes sont plus soumises au vent de l’imbécillité qu’une girouette rouillée, tandis que chaque homme, lui, demeure ouvert à la poésie, s’il veut bien écouter ce qui est en lui, s’il veut bien voir, s’il veut bien faire taire aussi ce qui l’environne artificiellement. Qu’un homme écoute, qu’un regard se pose : cela suffit pour le commencement de la poésie. Le coquelicot est l’image même de la poésie : au bord des chemins, dans leurs marges, sauvage, élégant, rouge pur, tout simple, divinement simple, il meurt en quelques instants dans un vase si vous le cueillez et l’y plongez ; il ne demandait que l’œil amoureux, dans son champ, parmi les herbes folles, dans l’ornière…

Le monde social hait la poésie, mais quelques uns – et quelqu’un – l’aiment – passionnément. Le monde dit non à la poésie, croit qu’il n’a pas besoin de poésie, pas besoin de vers – mais quelqu’un dit « Oui ». Et l’amour dit toujours « Oui »… Et ce « Oui » est délibérément, je le maintiens, occulté.

 

J. de R. -. Plus prosaïquement, vous n’ignorez pas que l’édition de la poésie est en crise. Les rares éditeurs qui ont encore le courage, l’énergie et la volonté d’éditer encore de la poésie ne peuvent que se plaindre de la raréfaction des lecteurs, et, partant, des ventes de leurs livres.

 

F. T. -. Bien sûr ! Et l’on dit même, parce qu’on le sait, que nombre de poètes ne lisent pas leurs « confrères » contemporains… ce qui fait chuter encore, et considérablement, le nombre des lecteurs ! Cela dit, toute la littérature contemporaine de qualité subit cette raréfaction de lecteurs « littéraires ». Mais j’évoquais, après vous, la « situation de la poésie aujourd’hui » : comme toujours, avant ce jour d’hui dont vous parlez, la poésie est occultée, mais elle n’est pas dormante.

 

J. de R. -. Cependant, j’y reviens, ne constatez-vous pas que presque plus personne ne lit de la poésie…

 

F. T. -. Presque plus personne, dites-vous ? Mais qu’en savez-vous exactement ? La poésie n’a jamais donné de vraie joie qu’à certains esprits épars, n’a jamais été la trame d’une existence que pour un certain nombre de personnes, auteurs ou lecteurs, solitaires, et  îlots, déjà – selon le temps, selon les circonstances. Mais, je le répète, il y a sans doute davantage de lecteurs de poésie qu’on le dit ; sans doute ces lecteurs se tournent-ils davantage vers des « valeurs sûres » consacrées par le temps parce qu’ils ont le sentiment de se perdre dans la masse des publications confidentielles contemporaines – je les comprends, je suis comme eux un grand naufragé. Pour découvrir et lire la poésie d’aujourd’hui, il faut vouloir se frayer un passage à travers des ronces plus épaisses et plus meurtrières que celles qui encerclent et scellent le château de la Belle au Bois dormant. Mais dans le fatras, perdus, négligés, des poèmes scintillent encore. Ce n’est pas parce que le monde abomine la patience qu’il parvient à détruire tous les lecteurs…

 

J. d. R. -. Selon vous, c’est presque une conjuration contre la poésie qui est à l’origine du phénomène.

 

F. T. -. La poésie n’a pas la place réelle qui la rend indispensable à ceux qui l’aiment et l’appellent, cette place qui lui revient, et qui est peut-être toute la place, l’essentielle. Et l’aurait-elle, cette place qui lui appartient, que des forces inconnues surgiraient qu’il faudrait selon certains brider, et que tous les pouvoirs en place, et oui, conjuratoires, voudraient détruire…

 

J. de R. -. N’est-ce pas une facilité que de montrer du doigt les médias ?

 

F. T. -. Ah les médias… Vous avez raison, c’est devenu une habitude de les vilipender, mais c’est bien souvent à juste titre : on pourrait me rétorquer que la presse est plurielle, mais à part quelques voix étouffées, ou vite récupérées, tout le monde dit la même chose… Il n’y a guère de différence, en matière d’absence de générosité, entre un Éric Zemmour, le journaliste prétendument frondeur, et les animateurs des Guignols, l’émission prétendument subversive de marionnettes. Ceux-ci expriment le pire de la pensée « de gauche », et jouent le rôle des anciens bouffons du roi, dans l’adoubement bien-pensant des applaudissements rigolards – le roi, en attendant, maintient sa poigne de fer : les vraies contestations sont lettre morte. Celui-là, très à l'aise dans le milieu qu'il pourfend, se veut le porte-parole d’une pensée qualifiée « de droite réactionnaire », pour faire vite, mais il sombre dans l’excès inverse de ce qu’il dénonce, condamnant sa pensée à n’apparaître que comme une « provocation » vite cataloguée, et, partant, parfaitement inefficace. Ce sont là les deux faces d’une même caricature. Mais personne à la fin n’aime ! ni, mais c’est la même chose, ne fait. (Et je ne suis pas le dernier à déceler en moi cette insuffisance…)

 

J. de R. -. Mais alors, face à ce constat désespéré, que manque-t-il ?

 

F. T. -. Revenons au fait qu’il y a toujours eu des îlots. Il manque seulement, si j’ose dire, mais c’est capital, aujourd’hui – et là je vous concède que la situation est assez neuve – il manque l’archipel : cet archipel qu’une certaine nostalgie, peut-être, ou peut-être même est-il une illusion, mais je ne le crois pas, m’enjoint d’observer dans des temps récents encore, ceux du monde d’avant la Seconde Guerre mondiale ; la lecture du magnifique Monde d’hier, de Stefan Zweig, tendrait à confirmer en moi cette impression. Où sont donc les écrivains généreux, les grands seigneurs curieux, aujourd’hui ? Comment se fait-il qu’il soit si difficile de créer des réseaux d’amitié littéraire ?

L’archipel des îlots, oh oui, c’est cela qui fait défaut… Cette communauté des îles est d’abord mise à mal en raison d’un manque de diffusion : c’est un lieu commun que de constater que jamais le monde n’a prétendu être aussi « informé », mais que ce qui constitue la matière de cette information, non seulement est simpliste, mais est extraordinairement lacunaire, relativement à sa prétention d’être « global » et « instantané » ; en dehors des guerres et des faits politiques, qui d’ailleurs ne sont jamais analysés en profondeur, des nouvelles aussi dérisoires que la victoire d’une équipe sportive ou l’énième sortie d’un gadget technologique font la Une des journaux, ce qui n’est pas nouveau, mais ce faisant éclipse ce qui reste et désormais l’anéantit ; la mort d’un grand compositeur ou la parution d’un livre littéraire important laissent de marbre la plupart des médias décideurs – c’est en ce sens qu’il faut les comparer aux anciens Salons où tout se faisait et se défaisait. La manie commémorative rappelle l’énième anniversaire de la parution de tel disque de variétés, mais néglige en 2007 le cinquantenaire de la mort de Sibelius ou, en 2008, les vingt ans de la mort de Guy Hocquenghem. Jean Bottéro, l’un de nos plus grands historiens, l’un des plus grands esprits qui fussent, est mort en 2007 dans l’indifférence médiatique. L’explosion du « copinage » aboutit d’autre part à une sélection de l’information au profit des cooptés et au détriment des « sans-grades », ceux-ci rassemblant de plus en plus des autodidactes éclairés. Chaque homme lisant Baudelaire ressemble alors à un naufragé dont le monde, dans sa magnanimité lointaine, a organisé l’exil : parlez de poésie si vous le voulez, mais ne nous en parlez plus, nous avons mieux à faire, à dire, à aimer.

Mais cela sans doute ne décrirait qu’une écorce. Les gens ne sont pas aussi imbéciles que les sociologues et les intellectuels, tous ceux que l’on désigne par « penseurs de la modernité », se le figurent. Ceux-là même, comme chacun, sont enfermés et n’ont plus le temps d’écouter : ils ne prennent ce temps, un peu comme les amitiés qui s’étiolent faute de curiosité réelle. Des perches sont tendues dans le vide, personne ne les saisit, à commencer sans doute, hélas, par nombre de poètes eux-mêmes. Les partages sont brefs, aléatoires, inconstants, et chacun éprouve tôt ou tard douloureusement l’impression de lasser...

Malgré les quelques épisodes heureux dont nous avons parlé, et que je me suis d’ailleurs permis de nuancer, et hormis les temps homériques ou bibliques – c’est-à-dire quand la poésie est collective, ou du moins quand son résultat l’est –, la poésie a toujours été souterraine, elle s’est déroulée dans l’ombre, elle a toujours conservé la trace de la nuit dans le plus étincelant des jours… On pourrait même comparer sa situation à celle de chrétiens qui jamais ne seraient sortis de leurs catacombes, tout en maintenant intacte leur ferveur. Il est vrai que les ténèbres sont particulièrement épaisses de nos jours, ou semblent telles à des esprits amoureux du poème et en recherche de poésie.

Le mot de conjuration peut sembler excessif, et pourtant… La fameuse phrase de Bernanos relative à la conspiration moderne contre toute vie intérieure rejoint la constatation de l’absence de la poésie dans l’actuelle société des hommes. Ne percevez-vous pas la haine qui court par le monde à l’encontre de la poésie ? Je ne parle évidemment pas de ces belles et salutaires haines, de ces colères magnifiques ; mais de la petite haine, pourtant puissance très agissante, destructrice, mélange de mépris, d’indifférence et de peur ; l’expression de son visage aujourd’hui est une indifférence, parfois feinte, mais le plus souvent inculte, face à la poésie.

 

J. de R. -. Dans quelle mesure la faute en reviendrait-elle également aux poètes eux-mêmes ?

 

F. T. -. Écrire est une solitude qui se creuse elle-même, et tel Narcisse le poète fasciné tombe dans une Eau où il meurt au monde. Et il n’y renaît pas souvent fleur…

Aussi bien, où serait la générosité du poète ? Comment une poésie aussi savante, aussi belle, aussi exigeante que celle de Baudelaire ou celle de Verlaine parvient-elle à être populaire ? C’est bien entendu le fait de l’école, qui familiarisa la masse des élèves avec ces poètes. Mais c’est aussi que ces poètes sont généreux, ils aiment et savent tout de la vie… Si la poésie « faite par tous » est une sottise, la poésie « pour chacun » est un devenir sans cesse recommencé… Je n’ignore pas qu’elle n’est pas pour autant lue, à commencer par celle des poètes « populaires » eux-mêmes…

Or le poème, de la hauteur de sa forme, s’incline jusqu’au lecteur pour l’élever à sa suite s’il le souhaite. Le poète, s’il n’est à la fois hauturier, lointain et aimant, qu’a-t-il à dire ? Publier, c’est vouloir offrir.

 

J. de R. -. Peut-être le monde a-t-il contraint les poètes à se cacher…

 

F. T. -. Ah non. On n’empêche pas réellement de parler (si l'on prend, certes, quelques précautions...). Le monde empêche d’écouter, c’est bien plus retors. Or la poésie est là, elle est toujours là, et pour commencer dans ce visage qui vous sourit, dans ce poète qui vous offre son livre, comme dans ce passant dont la rencontre ne s’achève pas en solution mais en devenir rêvé, elle est partout, partout !

 

J. de R. -. « Publier, c’est vouloir offrir », dites-vous… N’y entre donc aucune part de vanité, je veux dire la volonté même inconsciente de se distinguer du lot, et de se montrer ?

 

F. T. -. Oh sans aucun doute… Mais pour moi ce n’est pas en cela que réside le premier désir – ni l’ultime... Publier, pour moi, mais c’est sans doute naïf, et tant pis !, c’est lutter contre un immense sentiment ancien de solitude, c’est offrir pour partager. Je n’ai jamais écrit pour gagner de l’argent, je n’ai aucunement l’ambition d’accéder à la célébrité, personne ne m’a jamais commandé le moindre texte. Cela ne fait pas de moi un meilleur auteur qu’un auteur subventionné, bien entendu. Le poète Ossip Mandelstam, dans La Quatrième Prose, oppose volontiers les œuvres « permises » à celles qui ne le sont pas. Son ton est polémique : « Toutes les œuvres de la littérature mondiale, je les partage en deux groupes  - celles qui sont permises, et celles qui sont écrites sans permission. Les premières – c’est du vomi, les autres – un peu d’air qu’on dérobe ». Il n’est pas besoin d’aller jusqu’à cette violence, naturellement, et le propos peut paraître outrancier : il est nombre d’œuvres « permises » qui sont des œuvres essentielles, d’ailleurs toutes les œuvres du passé ont été « permises » par l’argent, le pouvoir, les réseaux, etc. La Divine Comédie n’en est pas moins étincelante si on la replace dans le ridicule contexte des mesquins conflits entre Guelfes et Gibelins, qui pourtant l’ont permise et fécondée, et lesquels n’ont une aura nostalgique que parce qu’ils sont éloignés dans le temps, tandis qu’ils ne sont guère que la version médiévale des sordides calculs de nos hommes d’État… Mais l’assertion de Mandelstam convient assez bien à notre temps, pour son caractère de vigilance : depuis que l’auteur peut s’affranchir d’un mécène pour écrire et publier, il écrit plus librement. C’est notre temps (au sens très large – depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours) qui permet Mallarmé, Nouveau, Ponge, Gracq, Augiéras… Bien sûr il y a toujours de grands seigneurs rentiers ou très chanceux, Proust, Yourcenar, Rilke, Bonnefoy, Quignard… Mais tous ces auteurs se partagent également le livre.

 

J. de R. -. Notre temps, d’après vous, serait donc paradoxalement une chance pour la poésie, mais que le monde ne saisit pas…

 

F. T. -. Eh oui, c’est un peu cela. Des îlots, nul archipel ne réunit leur pouvoir. Ceux qui pourraient, par le truchement de l’influence, et de l’argent – car c’est toujours un peu cela –, créer les conditions de cet archipel en tendant la main ne le font pas, et ceux qui solitaires tendent la main ne rencontrent que l’absence.

Ce ne sont pas là des considérations désespérées, cependant. Même si l’on idéalise certaines époques, la poésie a toujours été vaguement négligée. Il faut peut-être à la fin lui souhaiter cette perte, où elle ne cesse de resplendir ; car on pourrait même avancer, selon une hypothèse optimiste, que c’est là la condition de son être. La poésie est en marge, est marge. Un monde où la poésie serait convoquée pour ce qu’elle est n’aurait plus besoin d’elle, car la fin de la poésie est en elle-même et en son rêve à la fois. Quand la politique « pense » la poésie, c’est le signe même qu’il ne s’agit pas de poésie. Les temps modernes ont déjà décrété un ministère de la Culture, et vous conviendrez qu’il ne serait pas de plus grande hideur qu’un ministère de la Poésie !

Quelle serait la réponse à la question  « Avez-vous déjà croisé dans la rue le visage de la poésie ? »… Il n’est d’autre réponse à mon avis qu’un « Oui », qui résumerait de la poésie sa fragilité, et son avenir parmi les hommes.

 

 

Commentaires

Merci de nous livrer vos pensées, impressions, constats, lumières ou étincelles dans ces entretiens qui méritent une lecture attentive et patiente...

Écrit par : uke | vendredi, 20 décembre 2013

Je sais que tout ceci est un peu long à lire, et je vous suis reconnaissant d'avoir pris un peu de temps pour lire ces réflexions, chère Madame !

Écrit par : Frédéric Tison | vendredi, 20 décembre 2013

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