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mercredi, 27 décembre 2017

Entretien avec Jean de Rancé — Sur la réception de la poésie en France en particulier, et sur quelques autres sujets

 

 

 

Jean de Rancé. -. Cher Frédéric Tison, votre livre, Le Dieu des portes, a obtenu le Prix Aliénor 2016, lequel vous a été remis le samedi 10 décembre 2016 à la brasserie Lipp. Que s'est-il donc passé ? 

 

Frédéric Tison. -. J'en fus le premier surpris, cher Jean de Rancé. Vous savez qu'il n'est pas fait acte de candidature pour ce Prix ; j'eus connaissance que j’en étais le lauréat en recevant un message électronique de la part de la présidente du Cercle Aliénor, Béatrice Marchal. Ce qu'il s'est passé ? Eh bien, je présume que mon livre, paru en avril 2016, a dû circuler davantage que mes autres livres, d'une manière pour moi mystérieuse, et être favorablement reçu en dehors du cercle très confidentiel de mes aimables lecteurs. Déjà, chose inespérée pour moi, ce livre avait fait l'objet, en juin 2016, d'une note de lecture très attentive et bienveillante du poète et critique littéraire Pierre Perrin ; peut-être cette note (la première qui ait jamais été publiée au sujet de mes ouvrages) a-t-elle enclenché d'autres lectures, et ainsi de suite.

 

J. de R. -. Je dois reconnaître que j'avais une assez mauvaise opinion des prix littéraires avant d'apprendre que vous étiez le lauréat de l'un d'entre eux. Il me semblait que c'était là affaire de coterie, cooptation, complaisance, que sais-je, et rien d'autre.

 

F. T. -. C'est certainement vrai pour nombre d'entre eux, mais il faut croire qu'il y a des exceptions, et que, parfois, seul le livre compte, et non la notoriété de l'auteur, ni les personnes qui font partie de son entourage.

 

J. de R. -. Aujourd'hui, ne vous sentez-vous pas prisonnier de ce Prix ? Je veux dire, parvenez-vous à écrire encore sans penser à lui ?

 

F. T. -. J'écris toujours avec la sensation d'un regard penché par-dessus mon épaule ; et ce regard ne me gêne en rien. Ce Prix est un bel encouragement, certes, mais il n'est "que" l'une des manifestations de ce regard, lequel fut récemment un peu plus appuyé, c'est tout.

 

J. de R. -. D'un autre côté, ce Prix eut peu de retentissement dans la presse et sur l'Internet...

 

F. T. -. ... à l'instar de la plupart des autres Prix récompensant un livre de poèmes aujourd'hui, remarquez-le. Mais faut-il s'en étonner ? Je ne le crois pas. Il n'est pour ainsi dire jamais question de poésie dans les conversations et les journaux, sinon pour en parler de manière vague, et cela n'est guère nouveau.

 

J. de R. -. J’insiste : la poésie, qu’elle soit récompensée par un Prix littéraire ou non, ne fait presque jamais l’objet d’une véritable réception, en France, aujourd’hui.

 

F. T. -. Cette réception a pourtant lieu, mais de façon confidentielle. Cela ne veut pas dire que cette réception n’en est pas une : il y a de vrais lecteurs de poésie en France, et de vrais critiques, curieux, passionnés, désintéressés. Et n’est-ce précisément parce qu’ils sont désintéressés qu’ils ne suscitent guère d’intérêt, injustement, ailleurs que dans les petits cercles d’amateurs de poésie ? Il y a plus grave, cependant : ces cercles sont trop souvent, je l’ai remarqué, imperméables les uns aux autres : il y a de nombreux îlots, mais point d’archipel.

 

J. de R. -. Comment expliquez-vous cela ?

 

F. T. -. Bah… C’est l’éternelle inconstance des hommes, leur curiosité tôt lassée, se hâtant vers quelque autre objet qui à son tour sera délaissé très vite.  Et puis, je lis parfois des écrivains et des critiques littéraires reconnus, comblés d’honneurs, et publiés partout, se plaindre de la majorité de ce qui est publié aujourd'hui et fait l'objet de fortes ventes ; je suis d'accord avec eux pour dire qu'il s'agit là bien souvent de très mauvais livres, surestimés, nullement littéraires au sens plein et juste. Mais vont-ils voir, ces écrivains, ces critiques, à côté de ces livres encensés, en marge d'eux ? Vont-ils défendre ce qu’ils aiment en citant des auteurs, des livres contemporains mis sous le boisseau ? Jamais, ou presque jamais. Quelle est alors la valeur de leurs paroles plaintives ?

 

J. de R. -. Vous évoquiez de vrais lecteurs de poésie en France. Ne se recrutent-ils pas essentiellement chez les poètes eux-mêmes ? Je ne croise pour ma part quasiment jamais de lecteur de poésie qui ne soit lui-même quelque auteur ou postulant à l’être.

 

F. T. -. Qu’il y ait parmi ces lecteurs les poètes eux-mêmes est indéniable (Quoique… Les poètes se lisent-ils entre eux ? Je veux dire, beaucoup lisent-ils d’autres poètes que les poètes qui sont leurs amis ?...) ; j’en connais d’autres, cependant, qui n’écrivent pas de poèmes, même si je n’en sais guère davantage que vous à ce sujet : je ne peux que remarquer que les salles ne sont pas vides, lors des réunions de cercles de poésie auxquelles je me rends ou auxquelles je suis convié. Je ne crois pas qu’il n’y ait, en France, aujourd’hui, que de la poésie pour poètes qui soit lue et publiée. Savez-vous ce que me disent des gens bienveillants et cultivés autour de moi, à propos de la poésie ? Que celle-ci les intimide, qu’ils n’ont pas le temps, qu’il leur faudrait davantage de concentration pour la lire, et que cette concentration leur est refusée par l’époque. Ils s’imaginent qu’un livre de poésie exige une attention absolument soutenue, un effort constant de la pensée – cela est vrai et faux à la fois : vrai, parce que la poésie s’offre à qui consent à briser la vitesse, à qui fait la démarche de couper le son du monde social, de s’éloigner ; mais faux dans le même temps, car la poésie peut être appréhendée immédiatement, comme nous surprennent un chant d’oiseau, un souffle de vent balayant nos pas, un visage qui se tourne vers nous.

 

J. de R. -. Je note que nous parlons de la poésie contemporaine, de poètes vivant aujourd’hui. Les poètes morts, eux, sont encore un peu lus.

 

F. T. -. Heureusement ! Mais je note bien sûr votre ironie. Les poètes morts ne sont plus inquiétants – ou plutôt, ils inquiètent moins ; ils surprennent moins : leur mort rassure ; leurs livres sont sagement rangés dans les bibliothèques ; il est très aisé de se proclamer l’admirateur d’un mort, qui ne viendra pas nous regarder dans les yeux lorsque nous parlerons de lui, qui ne risquera pas de rire de nos paroles, qui n’ira pas hurler son désespoir devant nos hommages, ni nous demander des comptes ou du temps pour l’écouter dans la vie. Voyez tous ces gens qui aiment aujourd’hui les poèmes d’Antonin Artaud… Devant lui, vivant, ils fuiraient ! Ils auraient fui.

 

J. de R. -. N’y a-t-il pas également un malentendu qui persiste encore et toujours à propos de la poésie ? Son acception, dans le langage courant, semble s’être déplacée vers tout autre chose qu’elle, en plus de s’être affadie. Vous m’aviez confié, un jour, qu’une personne à qui vous aviez été présenté, lors d’une soirée, et à qui l’on avait dit que vous aviez publié des livres, s’était enquise du type d’ouvrages que vous écriviez : en apprenant qu’il s’agissait de poésie, cette personne avait esquissé un sourire qui devint un rictus gêné, n’avait su quoi vous dire, et la conversation s’était poursuivie sur tout autre chose.

 

F. T. -. J’en souris encore. Oui, la réaction de cette personne créa ce qu’on appelle un « blanc », et « un ange passa », ce qui d’ailleurs ne fut pas pour me déplaire. Écrire des livres de poèmes n’est pas, socialement, aussi prestigieux qu’avoir écrit des romans ou des livres d’histoire : vous n’avez pas vraiment écrit des livres (tout du moins ces livres n’en sont pas vraiment, des livres), tout juste êtes-vous quelque rêveur, voire quelque histrion, vaguement importun ; et d’ailleurs personne ne vous lira.

 

J. de R. -. Ne serait-ce aussi que la poésie ne suscite plus d’admiration ?

 

F. T. -. … Où l’on rejoindrait ce que vous disiez tout à l’heure de l’affadissement, du rétrécissement, dans les esprits contemporains, de ce que représente la poésie. Tout au plus est-elle quelque chose de joli, d’un peu étrange, de vaguement ennuyeux, et surtout de totalement inutile. Tous les poètes du passé, des Aèdes à Pierre Jean Jouve en passant par Maurice Scève et Victor Hugo, seraient effarés par une telle conception, mais c’est bel et bien celle qui domine à notre époque, laquelle a vu triompher l’idée du poète « dans les nuages », idée latente, qui sourdait ça et là depuis l’origine, et qui voulait limiter ses pouvoirs.

 

J. de R. -. Mais quels sont ses pouvoirs ? La poésie a-t-elle jamais réussi à changer quoi que ce soit ? Toute son histoire parmi les hommes n’est-elle pas celle d’un échec total, retentissant ?

 

F. T. -. Elle n’a rien su, rien pu changer au cours abominable des choses du monde, c’est certain ; elle n’a pas rendu les hommes moins violents, moins cupides, moins indifférents, elle n’a empêché aucune guerre, aucune torture, aucun attentat. En cela l’échec est patent. Je dirai, sans pour autant passer légèrement sur ce que je viens de dire, que ses pouvoirs sont ailleurs : ils sont intimes, intérieurs, ils relèvent de ce qui nous fonde, nous emporte, nous élève. Vous parliez d’admiration tout à l’heure, et cela m’y fait penser : la poésie est ce qui admire en nous ; elle est ce qui s’émerveille d’admirer ou en souffre ; elle est également ce qui détermine en nous le près et le lointain, le bas et le haut, le hideux et le beau (où je ne confonds ni ne compare les premiers termes de chaque couple, ni les seconds de chacun d’eux : le près et le bas ne sont pas nécessairement le hideux, le haut n’est pas nécessairement le beau). Rappelez-vous les mots du Surréalisme, mouvement qu’on a tôt fait de réduire à un mouvement, justement : « Changer la vie » (mots repris de Rimbaud) ; cette formule qui s’est vite réduite, pour certains, à un slogan, c’est-à-dire à un simple et dérisoire ralliement politique, inéluctablement balayé par l’histoire, cette formule a encore tout son sens pour qui sait l’entendre comme l’exigence d’un regard transformé sur le monde. Ce regard, c’est celui qui sourd de la fameuse pensée de Hölderlin, « habiter poétiquement la terre » ; je ne vais pas ici recopier mon étude sur cette pensée, qui a parue dans le n° 43 des Hommes sans Épaules, mais, pour résumer, je dirai que selon moi cette pensée ne fait pas référence à une injonction mais à un état, à un fait, qu’il s’agit de reconnaître ici et maintenant.

Cela (ce regard qui se métamorphose) peut commencer, si j’ose dire, par quelque chose qui semble au premier abord tout simple : le rapport au langage. Certains, dont je fais partie, ont remarqué qu’il se passe de nos jours quelque chose de grave : tout le langage ou presque qu'on entend et lit aujourd'hui est détraqué. Les mots ne soulignent plus, ne sont plus alentis. Écoutons un discours politique, lisons une analyse journalistique de la même eau, écoutons les gens qui parlent un peu partout : approximations, mots employés pour d’autres (parfois, il me semble que les paroles de la fameuse pièce de Jean Tardieu se sont répandues dans le monde entier !), perte du sentiment de l’équivocité, perte de la nuance, de la synonymie, oubli de l’étymologie (c’est-à-dire du passé tout entier), sans parler de l’avachissement de la syntaxe, ni de l’effondrement de l’orthographe et de la ponctuation, lesquels s’observent cependant dans le moindre message électronique que nous recevons, dans la moindre conversation que nous surprenons dans le métro ou à une terrasse de brasserie. Ce n’est pas ici le lieu ni le moment pour développer, mais si je puis conclure provisoirement ce propos, je proposerais volontiers ceci : le poème, qui se passe dans le langage, sait le mensonge, sait les mots : il a creusé ceux-ci, il n’en est pas dupe ; d’ailleurs, il les a tournés, retournés, il a soufflé dedans comme jadis on soufflait dans un os pour le faire chanter, comme jadis on tendait des boyaux animaux sur la carapace lissée d’une tortue pour les faire résonner. Le poème est peut-être le seul langage libre. Un « mensonge qui dit toujours la vérité », comme disait Jean Cocteau ? La formule est séduisante, peut-être trop séduisante ; mais chez Cocteau, la subtilité est elle-même subtile, aussi accepté-je volontiers cette formule.

 

J. de R. -. N’ayons pas, en effet, un entretien trop long ; nous le reprendrons… Je reviens seulement au caractère intérieur, intime du poème dont vous parliez. Dès lors, si le poème n’a aucune incidence sur la marche du monde, s’il a pour « fonction » (pour aller vite, et le dire assez mal) d’éclaircir dans un miroir notre propre regard, si le partage n’a pas vraiment lieu, pourquoi publier, au fond ?

 

F. T. -. Qui vous dit que le partage n’a pas vraiment lieu ? N’êtes-vous pas encore là ? Certes : fallait-il oser cela ? Publier ou ne pas publier, c'est la question de Hamlet renouvelée, peut-être. Mais vous ne me poseriez pas toutes ces questions si je n’avais pas fait cette démarche.

C’est qu’il existe certainement un malentendu à propos de la publication de livres de poésie, aujourd'hui, à l'instar de celle des rares livres de vraie littérature. Les poètes, croit-on, apparemment, souhaiteraient, à l'instar de tout auteur, ne promouvoir que leurs noms accolés à une œuvre. Bien sûr, il entre de cela ; il serait sot de le nier. Mais un livre de poésie n'est pas tout à fait comme un autre livre ; tout livre de poèmes est publié également pour la poésie elle-même : la poésie, dont toute la société se moque, et qui indiffère nombre de gens, doit être défendue, parce que quelques-uns l’aiment et l’attendent. Et comment serait-elle défendue, si le poète ou l'apprenti-poète ne publiait rien ? L'immense majorité du lectorat ne comprend pas cela, qui ne voit que des livres, des titres et des noms d'auteurs. Elle ne voit pas non plus que si le poète, en tant qu’auteur, avait seulement en tête d'être un nom, il se tournerait vers le roman industriel, l'essai politique sans recul ou le guide pratique pour obtenir, en cinq jours et quinze légumes (ou l’inverse), un ventre plat.

 

(Propos recueillis le 20 décembre 2017.)

 

 

 

 

18:43 Écrit par Frédéric Tison dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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