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mercredi, 16 septembre 2020

Voyage en Chine (avril-mai 2019) — Notes de carnet, extraits (9)

 

 

Lundi 29 avril 2019, deux heures trente du matin

[Dans le train Xi’an-Pékin]

 

J’ai dormi un peu, miracle ! Le train semble un quasi « direct » : mais 1 200 km en onze heures, tout de même… Par la fenêtre je ne distingue presque rien, des formes sombres, des immeubles immenses encore sans doute ; tout ce que je traverse est plongé dans le noir.

*

J’espère que le climat sera plus favorable, à Pékin. Pour l’instant, depuis huit jours, je n’ai vu qu’un ciel gris au-dessus de la Chine, rarement traversé d’éclaircies, et pourtant j’ai fait du chemin ! Mes photographies en ont pâti ; j’ai dû faire appel à mes quelques connaissances en terme de cadrage pour éviter autant que se peut des clichés aux ciels brûlés, des images ternes et sans relief.

4 h 30 : le train est arrêté depuis une vingtaine de minutes dans une gare aux quais gigantesques, totalement déserts. Durant une heure, j'ai achevé l'un des poèmes de mon livre futur.

(...)

6 h 50 : j’arrive à Pékin ! Sa banlieue, sans surprise, est grise, triste, déshumanisée. Mais après tout, il faut bien passer par cela également pour arriver à Paris...

*

(Pékin, le soir.)

 

Pékin m’a immédiatement séduit. Quelle belle et vaste ville ! Je ne cessais de me dire : « Je suis à Pékin, je suis à Pékin ! ». Je sais que toute la grâce et la raison d’un voyage résident dans le voyage lui-même, bien souvent, mais c’est ici le lieu qui est une sorte de récompense (« Tu as fait un long voyage pour arriver au voyageur », écrivit Farid od-dîn Attâr dans son Colloque des oiseaux, cela est si beau). Je suis ici, je suis ici : j’aime cette pure verticalité, et la sensation quasi extatique de ne vouloir pas être ailleurs, à ce moment-là, dans ce lieu-là – une ville peut être comme une étreinte ou un baiser.

 

(...)

*

Il m'est arrivé d'écrire que « le temps s'étonne en nous » [cf. « Minuscules II, extraits de carnets de notes 2018-2019 », Les Hommes sans Épaules, n° 50, second semestre 2020] ; il m'apparaît qu'il nous hait, qu'il souhaite notre destruction.

*

Un dieu des portes ajouterait Pékin à la liste de ses « villes précieuses », sans nul doute.

*

Ah ! Le Temple du Ciel ! J’ai pensé à Victor Segalen, aux Stèles, celui de ses livres de poésie que j'aime tant, et dont je connais quelques poèmes par cœur, comme celui-ci, qui est l'un des plus beaux que j'ai jamais lus :

 

Éloge et pouvoir de l'absence

 

Je ne prétends point être là, ni survenir à l’improviste, ni paraître en habits et chair, ni gouverner par le poids visible de ma personne,

Ni répondre aux censeurs, de ma voix ; aux rebelles, d’un œil implacable ; aux ministres fautifs, d’un geste qui suspendrait les têtes à mes ongles.

Je règne par l’étonnant pouvoir de l’absence. Mes deux-cent-soixante-dix palais tramés entre eux de galeries opaques s’emplissent seulement de mes traces alternées.

Et des musiques jouent en l’honneur de mon ombre ; des officiers saluent mon siège vide ; mes femmes apprécient mieux l’honneur des nuits où je ne daigne pas.

Égal aux Génies qu’on ne peut récuser puisqu’invisibles, — nulle arme ni poison ne saura venir où m’atteindre.

 

[Note (2020) : je connais certes ce poème (presque) par cœur, mais j'ai tout de même vérifié dans ma bibliothèque l'exactitude des versets que je cite ici, et j'ai corrigé la ponctuation que je n'avais pas alors tout à fait respectée. D'autre part, il m'est impossible de respecter ici la mise en page voulue par le poète.]

*

Voilà encore la Chine que je croyais, naïvement, trouver partout… J’ai marché le long de la Voie sacrée, empruntant le parcours ancien des Empereurs lorsqu’ils allaient sacrifier aux dieux des animaux domestiques mâles, afin d'obtenir d'abondantes récoltes. Un petit pavillon au toit jaune se distingue parmi ceux qui sont disposés au bord de la Voie, pavillon délicat destiné au changement de vêtements des Empereurs des dynasties Ming et Qing. Le Temple, récompense au bout du chemin, est un grand pavillon avec une triple rotonde ornée de tuiles bleues délicatement vernissées ; le pavillon de forme ronde (symbole du Ciel) se dresse au centre d'une place carrée (symbole de la Terre), elle-même l'écrin d'une esplanade entourant le temple, dallée de marbre blanc.

 

(à suivre.)

 

 

06:46 Écrit par Frédéric Tison dans Crayonné dans la marge, Voyage en Chine | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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